86P21

Cette œuvre présente une expression graphique forte et immédiate, semblable au mot qui la désigne et la rend quasi tautologique. En même temps, son expression tactile saute, elle aussi, aux yeux : la matière picturale est épaisse et la technique d’application de la couleur, directe.
La stratégie formelle de la composition tente de capter notre regard. On y observe un disque chromatique légèrement décalé par rapport au centre, traversé par une barre orange, animé par des lignes circulaires blanches et par une structure instable composée de formes angulaires. Notre regard est happé par le noyau du cercle souligné en noir.
L’association formelle de cette composition aux disques chromatiques de Robert Delaunay peut sembler évidente, surtout lorsque l’on connaît la relation d’amitié développée par les deux artistes. Cependant, la résolution plastique de cette peinture l’éloigne clairement des recherches sur la lumière de l’artiste français : on n’y perçoit ni vibrations ni semblant de rotation cosmique. Le disque chromatique ici représenté consiste, d’une part, en la récupération et la transformation d’un motif récurrent depuis 1911 dans l’œuvre d’Amadeo (Clown, cheval, salamandre, Le Saut du lapin ou même sur certaines études pour les XX Dessins) ; d’autre part, il se présente également aux yeux de l’observateur comme un objet potentiel.
Pour confirmer cette perception, Amadeo développe et complexifie le jeu entre le texte et l’image avec l’introduction de mots qui dans son œuvre jouent sur différents niveaux : ils peuvent être lus comme une légende intégrée au tableau (c’est le cas sur la peinture mentionnée ci-dessus : Clown, cheval, salamandre), fonctionnent comme des auxiliaires de désignation ou, purement et simplement, comme des signes visuels.
Sur cette toile, l’artiste s’attache à nommer l’objet représenté, tout en refusant toute interprétation littérale et en jouant sur les différents sens pouvant découler du mot figuré. « Mucha » dérive très probablement du mot français « mouche » (l’animal, le centre d’une cible, le bateau à vapeur – bateau-mouche). On trouvera d’autres éléments nous permettant de clarifier ces significations diverses sur d’autres peintures de la série (TIR, par exemple). L’interprétation la plus couramment adoptée par les historiens repose sur la connotation populaire du terme (les cibles des baraques de fête foraine, avec le jeu populaire du tir), mais on peut également lui associer une autre lecture, liée à la réalité contemporaine de guerre – ces disques peuvent ainsi être visuellement assimilés aux emblèmes identifiant les avions des Alliés pendant la Première Guerre mondiale. L’artiste nomme donc ses peintures mais offre, par le jeu de la polysémie des images et des mots, de multiples possibilités de lecture, voire de mystérieux codes d’accès.

Helena de Freitas

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