86P153

Ce tableau constitue la transposition à la peinture de l’illustration du conte La Légende de Saint Julien L’Hospitalier de Flaubert, créée par Amadeo de Souza-Cardoso en 1912. Dans le manuscrit illustré par l’artiste figure un dessin qui correspond exactement à cette œuvre exposée à l’Armory Show en 1913. Celui-ci représente le jeune Julien participant à une chasse. Selon Flaubert, la vitalité de Julien s’accomplissait dans une obsession sanguinaire qui n’épargnait aucun animal croisant son chemin. Cette fièvre destructrice finit par attirer sur le chasseur une malédiction fatale. Dans le contexte de l’époque, cette tragédie surgissait comme le présage de l’abîme dans lequel l’Europe allait sombrer avec l’éclatement de la guerre mondiale. Si la domination violente de la nature par l’Homme entraînait un élan transformateur qui, dans un premier temps, pouvait sembler de bon augure, ses conséquences se révélèrent finalement néfastes et insensées. Ainsi, dans le cas de Julien, elles donnèrent lieu au parricide. Pour les artistes avant-gardistes comme Franz Marc, cet acte suprême constituait cependant le dénouement nécessaire et symbolique d’une génération qui voulait rompre avec le passé et créer quelque chose de nouveau.
Le destin tragique de Julien n’est pourtant annoncé ni dans le dessin ni dans la peinture. En vérité, la peinture, dont le titre est tout simplement Le Prince et la meute, a perdu le lien avec la référence littéraire et, par conséquent, avec le récit qui pourrait contextualiser la représentation. On observe sur le tableau une approche idéalisée d’un chasseur de lignée royale et de sa meute dans une forêt, accompagné par un faucon, animal qui deviendra par la suite le symbole de l’artiste. La visite d’Amadeo au Château du Keriolet en Bretagne aurait ainsi nourri son imaginaire, déjà fortement attiré par l’univers médiéval. La frontalité et la fixité de la scène peuvent également être entendues comme une référence à la tapisserie et à l’enluminure médiévales, tout comme la contention chromatique et la définition linéaire de la composition. Cependant, il ne s’agit pas de revivalisme mais plutôt d’une mise à jour de cet univers, dans la mesure où le trait s’étend et s’entrecroise sur toute la composition, schématisant les figures et créant une trame colorée, lui conférant ainsi le caractère décoratif qui distingua les œuvres de l’artiste portugais à l’Armory Show. Il s’agit, tout compte fait, d’une image du chasseur positive et heureuse, teintée d’ingénuité, qui se confond avec l’artiste, adepte, lui aussi, de la chasse.

Leonor Oliveira

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