68P11

Coty est l’une des peintures les plus emblématiques d’Amadeo de Souza-Cardoso qui utilise le collage de façon plus intentionnelle et éloquente. Le titre sous lequel on connaît cette toile correspond à l’inscription du nom du parfum français dans le coin inférieur gauche, où on devine également le contour du flacon. Cette inscription est associée à d’autres éléments de la toilette féminine représentés ou collés : les pinces à cheveux, collées dans la partie inférieure de la composition, au centre ; les perles d’un collier, collées en haut à droite ; les fleurs et, finalement, les miroirs.
Le thème suggéré de cette composition et le collage des miroirs rappellent un des premiers collages de Juan Gris, Le Lavabo (1912), présenté l’année de sa création au Salon de la Section d’Or. Cependant, à l’opposé de l’univers ordonné du peintre espagnol, tous ces objets, auxquels se joignent des possibles traces de la vie de l’artiste (la lettre, les livres et la palette), sont disposés de façon chaotique sur une surface aux textures variées et aux diverses références esthétiques. Cette peinture transmet une nouvelle expérience visuelle, décrite également dans la poésie de l’époque. Les vers du poète portugais Mário de Sá-Carneiro, décédé précocement en 1916, manifestent ainsi le même vertige provoqué par le caractère simultané et transitoire non seulement de ce que l’on voit et sent, mais aussi celui du sujet lui-même :
Mes yeux sont de Nouveau enduits,
Oui ! – mes yeux futuristes, mes yeux cubistes, mes yeux intersectionnistes,
Ne cessent de frémir, d’absorber et d’étinceler
Toute la beauté spectrale, transférée, succédanée,
Toute cette Beauté-sans-Support,
Disloquée, jaillie, toujours changeante
Et libre – en constante mutation
En insondables divergences…
Mário de Sá-Carneiro, Manucure, 1915
Pour renforcer le parallélisme entre ce poème et le tableau d’Amadeo, notons que Sá-Carneiro cite, parmi les logotypes qu’il inscrit çà et là dans son poème, « Les Parfums de Coty ».
L’artiste portugais utilise le collage et les « innombrables intersections des plans » – autre vers de Sá-Carneiro – et il élargit de ce fait les moyens expressifs de la peinture, qui synthétise alors une approche de la réalité marquée par les associations dissonantes. Les œuvre d’Amadeo, et Coty en particulier, montrent que seule une approche absurde et contradictoire lui permettait de concilier la mémoire et l’envie d’une vie mondaine et cosmopolite parisienne, la ruralité populaire et tranquille, la guerre sans trêve et la dilacération progressive des attentes et des idéaux de toute une génération.

Leonor Oliveira

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s