Biographie

1887-1904

Amadeo Ferreira de Souza-Cardoso naît le 14 novembre, à 2h30, à Manhufe, paroisse de Mancelos, Amarante. Il est le fils du couple formé par José Emídio de Sousa Cardoso, producteur de vin reconnu, et Emília Cândida Ferreira Cardoso. Il fait ses études au Lycée National d’Amarante et à Coimbra. Il partage son temps entre la propriété à Manhufe et la plage d’Espinho, où il passe ses étés dans une maison de famille située près de la gare. C’est au cours d’un de ces séjours qu’il devient l’ami de Manuel Laranjeira, médecin, poète et essayiste, qu’il retrouve à chacune de ses visites à Espinho, pendant les vacances d’été.

ESpólio Amadeo de Souza Cardoso
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1905

Son parcours scolaire l’emmène à Lisbonne, où il fréquente le cours préparatoire de Dessin à l’Académie Royale des Beaux-Arts.

 

Amadeo e familia
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1906

Amadeo s’entraîne à la caricature dans son cercle d’amis. Pendant l’été, il achève sa première année de formation à l’Académie Royale des Beaux-Arts, à Lisbonne. Le 14 novembre, le jour de son 19ème anniversaire, il part pour Paris. Il s’installe dans le centre de Montparnasse et fréquente les ateliers de Godefroy et Freynet pour préparer l’examen d’entrée à l’École des Beaux-Arts, dans le but de s’y inscrire en Architecture.

Espólio Amadeo de Souza Cardoso
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1907

Amadeo poursuit son activité de caricaturiste et publie ses dessins dans des périodiques portugais. Il choisit la Bretagne pour un voyage artistique – il reviendra dans cette région en 1912. Il rentre au Portugal pour passer Noël en famille, mais aussi et principalement pour annoncer à son père son intention d’abandonner ses études d’Architecture.

Espólio Amadeo de Souza Cardoso
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1908

Amadeo profite de son voyage de retour vers Paris pour s’arrêter en Espagne. À Madrid, il fréquente la maison de Martínez Sierra, poète et dramaturge espagnol, et il visite le Musée du Prado. À Paris, il déménage à la Cité Falguière, à l’atelier nº 21. Il rencontre Lucie Meynardi Pecetto à la Crèmerie Chaude (Montparnasse).

Espólio Amadeu de Souza Cardoso
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1909

Amadeo se met à fréquenter régulièrement l’Académie Vitti, à Montparnasse, et notamment les cours du peintre espagnol Hermenegildo Anglada-Camarasa. Bien qu’il maintienne son activité de caricaturiste jusqu’à la fin de l’année 1910, Amadeo se met à manifester un intérêt grandissant pour la pratique de la peinture et il poursuit ses études dans cette matière aux Académies Libres de Paris. Il s’installe dans le studio attenant à celui de Gertrude et Leo Stein, au nº 27 de la rue de Fleurus, toujours à Montparnasse. Il rencontre Amedeo Modigliani. Par l’intermédiaire de celui-ci, Amadeo de Souza-Cardoso fait la connaissance de Constantin Brancusi et du sculpteur ukrainien Alexander Archipenko. Le 20 février, le Manifeste Futuriste est publié dans Le Figaro, signé par le poète Filippo Tommaso Marinetti. Le 18 mai, un autre événement marque l’agitation culturelle de Paris : la première représentation des Ballets Russes, de Sergei Diaghilev, au Théâtre du Châtelet. Amadeo revient passer l’été au Portugal et séjourne pendant les vacances à Póvoa do Varzim avec sa famille.

 

1910

Amadeo se rend à Bruxelles avec Lucie. En août, il revient à Paris, puis rentre au Portugal, où il restera jusqu’en novembre, avec sa famille. À Manhufe, Amadeo est surpris par l’agitation politique causée par la Révolution Républicaine du 5 octobre. Il quitte Lisbonne le 7 novembre sur un vapeur allemand et arrive à Paris le 10 novembre, où il passe la fin de l’année. Son amitié et sa complicité artistique avec Modigliani s’intensifient.

Espólio Amadeu de Souza Cardoso
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1911

Le dimanche 5 mars inaugure une exposition dans l’atelier du peintre portugais, désormais situé au nº 3 de la rue du Colonel Combes, près du Quai d’Orsay. Cette exposition présentait des sculptures de Modigliani et probablement aussi quelques dessins de Souza-Cardoso[1]. Le mois suivant, Amadeo participe pour la première fois à une exposition à la portée internationale, que l’on désignera comme la première grande exposition cubiste, le XXVII Salon des Indépendants. Il rencontre le couple Sonia et Robert Delaunay. Amadeo est introduit par l’intermédiaire de Modigliani dans un réseau de relations appartenant à l’avant-garde artistique de l’époque. Amadeo aurait ainsi cotoyé et fréquenté Blaise Cendrars, Guillaume Apollinaire, Marie Laurencin, Albert Gleizes, Henri Le Fauconnier, Francis Picabia, Marc Chagall, Umberto Boccioni, Paul Klee, Franz Marc et Auguste Macke. Il assiste également aux soirées organisées chez l’artiste toscan Umberto Brunelleschi, au nº 43, rue Boissonade. C’est chez cet illustrateur, scénographe, peintre et collaborateur de la revue L’Assiette au Beurre qu’Amadeo rencontre le peintre et critique d’art américain Walter Pach, qui le présentera, en 1913, au monde artistique nord-américain. Au cours de cette année 1911, il aurait également fréquenté les artistes Alexander Archipenko, Constantin Brancusi et Diego Rivera. Il revient passer l’été à Manhufe.

Espólio Amadeo de Souza Cardoso
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1912

En février, la galerie Bernheim Jeune, à Paris, présente l’exposition Peintres Futuristes Italiens, organisée par Marinetti et Gino Severini. Au mois de mars, Amadeo participe à une autre exposition déterminante pour les avant-gardes artistiques du XXème siècle, le XXVIII Salon des Indépendants. L’un des articles les plus révélateurs écrit à Paris au cours de cette année-là au sujet de la peinture d’Amadeo est signé Marius et Ary Leblond, les deux fondateurs de la revue bimensuelle La Vie. Publié le 8 juin 1912 sous le titre « Bouche, Segonzac, Moureau, Cardoso », il fait probablement référence aux œuvres présentées par Amadeo lors de ce Salon. Le choix du peintre portugais, un « illustre invité à Paris », est des plus significatifs dans un premier article écrit dans cette revue dans la partie consacrée aux expositions. Amadeo prépare depuis le printemps la publication de l’album XX Dessins. Il développe des relations de plus en plus étroites dans le circuit artistique d’amitiés établi par Modigliani, dont fait partie, outre Brancusi, Benjamin Coria, Gino Severini et Umberto Boccioni. La Closerie des Lilas constitue le point de rencontre le plus couru des artistes et écrivains de Paris. Entre les années 1912 et 1914, Amadeo établit à Paris une profonde relation d’amitié avec le peintre et sculpteur Otto Freundlich. Amadeo et Lucie passent les mois de juillet et d’août à Pont-l’Abbé, en Bretagne. Pendant ces vacances, l’artiste décide de réaliser le manuscrit illustré de La Légende de Saint Julien L’Hospitalier, de Gustave Flaubert. Il s’installe dans un atelier situé au nº 20 de la rue Ernest Cresson. Il participe au X Salon d’Automne, au Grand Palais, qui a lieu entre le 1er octobre et le 8 novembre. Le bref parcours d’Amadeo dans les expositions parisiennes semble alors s’achever et prendre la direction des États-Unis et de l’Allemagne. Il est invité par Walter Pach à participer à l’Armory Show qui aura lieu l’année suivante. Le 11 octobre est inauguré le Salon de la Section d’Or, une exposition manifestement cubiste qui réunit une trentaine d’artistes et deux cents œuvres et provoque de fortes réactions de la critique. À la fin de l’année, Amadeo rentre au Portugal. Il ne reviendra à Paris qu’en mars 1913. Au cours de cette année, la famille d’Amadeo de Souza-Cardoso accepte finalement sa relation avec Lucie.

Espólio Amadeo de Souza Cardoso
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1913

ArmoryShow
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Au Portugal, pendant les trois premiers mois de l’année, Amadeo continue son travail de divulgation des XX Dessins. Le succès de cet ouvrage est beaucoup plus manifeste dans la capitale française, où il trouve plus d’échos dans la presse. Amadeo est à Manhufe quand est inaugurée l’International Exhibition of Modern Art (Armory Show). Cet événement suit un parcours itinérant dans trois villes américaines : New York, Chicago et Boston. Amadeo expose à Berlin à l’Ester Deutscher Herbstsalon (le Premier Salon d’Automne Allemand), organisé par la galerie Der Sturm, qui a lieu du 20 septembre au 1er novembre. À la fin de l’année 1913 ou au début de l’année 1914, il expose l’album XX Dessins, et probablement les dessins originaux conçus pour son édition, à l’École des Arts et de Hambourg. Après avoir passé les trois premiers mois de l’année au Portugal, à Manhufe, Amadeo part pour Paris à la fin du mois de mars. Il rentre au Portugal en octobre, puis retourne de nouveau à Paris à la fin du mois de décembre.

Espólio Amadeo de Souza Cardoso
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1914

London Salon
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Il s’installe au 1 Villa Louvat, 38 bis, dans la rue Boulard. L’album XX Dessins est probablement présenté lors de l’exposition Deutsche Werkbundausstellung, qui se déroule à Cologne entre les mois de mai et d’octobre. Une de ses œuvres est montrée à l’occasion d’une exposition aux États-Unis : l’Exhibition of Painting and Sculpture in « The Modern Spirit », qui a lieu entre le 16 avril et le 12 mai à la Milwaukee Art Society (456, Jefferson Street). Il expose au London Salon of the Allied Artists’ Association. En juillet, il se rend avec Lucie à Rocamadour et à Lourdes, où ils arrivent le 26 puis partent immédiatement vers Barcelone, en compagnie de leur ami Leon Solá. À Barcelone, par l’intermédiaire de Solá, Amadeo et Lucie rencontrent Gaudí, le célèbre architecte catalan qui achève cette année-là le Parc Güell. Ils sont logés chez Solá. Le 26 septembre, Amadeo se marie à Porto avec Lucie Pecetto. Le séjour à Manhufe se prolonge plus longtemps que prévu : l’Europe est en guerre et Amadeo se voit dans l’impossibilité de revenir à Paris.

Espólio Amadeo de Souza Cardoso
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1915

Installé avec Lucie dans l’atelier de la Casa do Ribeiro, que son père avait fait construire en 1910, Amadeo occupe son temps entre la peinture, la chasse et les promenades à cheval dans les montagnes environnantes. Robert et Sonia Delaunay se rendent à Madrid puis finissent par s’installer au Portugal, à Vila do Conde, dans la « Villa Simultanée ». Le couple devient un important pôle d’attraction pour les artistes appartenant à la Corporation Nouvelle : les portugais Amadeo, Almada Negreiros, José Pacheco et Eduardo Viana et Baranoff-Rossiné, un peintre russe résidant à Paris. Plus tard se joindront à eux les poètes Guillaume Apollinaire et Blaise Cendrars. Ce groupe organise des expositions itinérantes et se propose de publier des albums artistiques assortis de poèmes. Outre l’ouvrage qui accompagnerait les Expositions Mouvantes, Amadeo se lance avec Sonia Delaunay dans le projet d’un livre. Au cours de cette année, Amadeo fait au moins deux visites à la Villa Simultanée.

Surgit la revue Orpheu, créée par un groupe d’intellectuels de Lisbonne proche des idées de Fernando Pessoa et d’Almada Negreiros. Le futurisme s’assume alors comme un acte fondateur et initiateur du modernisme portugais.

Espólio Amadeo de Souza Cardos
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1916

La première présentation nationale de l’œuvre d’Amadeo est organisée, d’abord à Porto et tout de suite après à Lisbonne. Fernando Pessoa, lui non plus, ne demeure pas indifférent à l’œuvre d’Amadeo, qu’il aura sans doute vue lors de l’exposition à la Ligue Navale. Il affirme ainsi : « Orpheu 3 comportera également quatre hors-textes du plus célèbre peintre de l’avant-garde portugaise – Amadeo de Souza-Cardoso ». Amadeo publie à Porto l’album 12 Reproductions, une édition d’auteur qui a pour but de divulguer son œuvre.

Espólio Amadeu de Souza Cardoso
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1917

Amadeo travaille seul dans les montagnes de Manhufe. Il participe à des projets éditoriaux avec l’artiste et écrivain portugais José de Almada Negreiros (Littoral et K4 : le carré bleu). Au cours de cette année, deux œuvres d’Amadeo – Phare et Tête Noire, toutes deux datées de 1914 – sont reproduites dans la revue Portugal Futurista.

Espólio Amadeu de Souza Cardoso
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1918

Amadeo conserve au long de l’année son envie de rentrer à Paris. Dans l’espoir de fuir une épidémie européenne de grippe espagnole, qui fera cette année-là vingt millions de victimes, il abandonne Manhufe et se réfugie dans la maison familiale d’Espinho, où il meurt le 25 octobre, atteint par la pandémie, à l’âge de 30 ans.

 

Catarina Alfaro

 

 

[1]             Venant renforcer le témoignage de la veuve d’Amadeo, Lucie de Souza-Cardoso, deux documents réfèrent que cette exposition aurait présenté des œuvres des deux artistes : une lettre d’Amadeo à son oncle Francisco, non datée, et le livre de Diogo de Macedo, Amadeo Modigliani e Amadeu de Sousa Cardoso, publié en 1959.

Les Écrits

Interviews / Text/ Correspondance


 

Interviews

 

 

Journal O Dia

Une exposition originale

Impressionniste, cubiste, futuriste, abstractionniste ?

Un peu de tout

 

Dans la salle de lecture de la Ligue Navale a été inaugurée cet après-midi une exposition dont l’originalité garantit un succès considérable à Lisbonne.

Il s’agit de l’exposition des tableaux d’un peintre portugais, Amadeo de Souza-Cardoso, qui vit depuis dix ans à l’étranger et interprète l’art de manière inédite.

Il a vingt-sept ans. Grand, large d’épaules, rasé de près, vêtu avec élégance, il ressemble davantage à un athlète qu’à un artiste.

Ses tableaux tranchent avec tout ce qui se voit actuellement. Pleins de couleurs, affichant des dessins bizarres, ils suscitent en nous une impression étrange, difficile à traduire.

Sur le catalogue, ils sont décrits par les titres suivants : « Trou de la serrure, PARTO DA VIOLA, Bon ménage, Fraise avant garde », pour l’un ; « Canard violon insecte », pour un autre ; « PAR ÍMPAR 1 2 1 », pour encore un autre.

Comprenez-vous ces titres ? Non, sans doute, et nous non plus : nous ne comprenons ni les titres ni les tableaux.

Et si le peintre nous disait quelques mots sur son œuvre ? Essayons.

Pour en savoir un peu plus, nous sommes allés le rencontrer cet après-midi dans la salle d’exposition.

Tout de suite, Amadeo de Souza-Cardoso s’empresse aimablement de nous recevoir.

Il parle avec énergie, d’un air décidé et enthousiaste. Son flot de parole est si abondant que nous ne l’interrompons quasiment pas.

Une nouvelle interprétation de l’art

– Pouvez-vous nous dire à quelle école de peinture vous appartenez ?

– Je ne fais partie d’aucune école. Les écoles sont mortes. Nous, la nouvelle génération, il n’y a que l’originalité qui nous intéresse.

« Suis-je impressionniste, cubiste, futuriste, abstractionniste ? Un peu de tout.

« Mais rien de tout cela ne constitue une école.

« L’impressionnisme a représenté le premier pas de ce nouveau courant. Mais aussitôt après a surgi le cubisme, chaleureux hommage à la forme géométrique.

« Il nous fallait cependant aller encore plus loin.

« C’est ainsi que sont apparus le futurisme et l’abstractionnisme.

« Face à notre médiumnité comparable au rayons X, qui peut encore croire en l’opacité des corps ?

« Les tableaux sont souvent construits, surtout au XIXème siècle, de façon bêtement traditionnelle. Je dis « bêtement », car la véritable tradition n’est pas celle qui tente de faire revivre ce qui appartient à d’autres époques – impossible projet – mais celle qui établit une continuité, comme entre un père et son fils, sans que le fils ne devienne le père bien qu’ils soient du même sang. Il est ainsi impossible de faire revivre la cape espagnole à l’époque contemporaine. Un homme vêtu d’une cape espagnole ne peut pas entrer dans une usine sans risquer d’être lacéré par le mouvement vertigineux des machines ; il n’a pas le droit non plus d’entrer dans un grand magasin sous peine d’entraîner dans les replis de sa cape les objets soigneusement placés dans les vitrines ; il n’a pas le droit de prendre le volant d’une automobile ni de faire voler un avion. C’est donc un homme qui ne participe pas à la grande vie moderne, enveloppé dans sa cape faisandée. L’habit par excellence de la grande vie mécanique, électrique et rapide, c’est le jean bleu, le beau jean bleu débarrassé des poses théâtrales de la cape. C’est une nécessité moderne et traditionnelle.

« Il faut fixer sur la toile non seulement l’instant fixe du dynamisme universel, mais aussi la sensation dynamique elle-même.

« Tout bouge, tout vit et palpite et se transforme rapidement.

« Un profil n’est jamais immobile ; il apparaît et disparaît sans cesse. Les objets en mouvement deviennent des vibrations précipitées sur l’espace qu’ils parcourent.

« Rien n’est absolu en peinture. Ce qui semblait une vérité pour les peintres d’hier est un mensonge pour ceux d’aujourd’hui.

« Ce qui hier encore était nature morte devient aujourd’hui matière vivante. Les êtres du monde animal et végétal ont une vitalité d’explosion vers l’extérieur. Les objets ont une vitalité de concentration vers l’intérieur.

« Par exemple : la résistance d’une plaque d’acier dans un moteur automobile. Il y a donc résistance de la vie de concentration contre la vie d’explosion.

Tout palpite et vit…

« Tout ce qui était statique a disparu, il n’y a rien de statique dans la nature, tout palpite et vit, en fonction de sa propre vie dans l’espace.

« Les peintres du XIXème siècle s’identifiaient à une école – flamande, espagnole ou italienne – et consacraient leur talent à l’imitation de ces époques, abdiquant de leur propre personnalité et se limitant à composer de pittoresques plagiats de ce qui existait déjà. Évidemment, ceci n’a jamais représenté une expression artistique car elle n’a jamais eu de vie propre.

« Nous, la nouvelle génération, nous déclarons qu’il faut mépriser toutes les formes d’imitation et glorifier toutes les formes d’originalité ; qu’il faut se révolter contre la tyrannie des mots « harmonie » et « bon goût », des mots bien trop élastiques et avec lesquels il est apparemment possible de détruire les œuvres de Rembrandt, Goya, Rodin, etc ; que les critiques d’art sont inutiles et pernicieux, qu’ils possèdent une nature stérile qui végète aux dépens de la fécondité innée de l’artiste ; qu’il faut balayer une fois pour toutes les thèmes usés, afin de faire s’exprimer intensément notre tourbillonnante vie d’acier, d’orgueil, de fièvre et de vitesse ; que nous devons considérer avec orgueil le surnom de fous avec lequel la médiocrité s’efforce de démolir les novateurs ; que la complémentarité innée est une nécessité absolue en peinture, comme le vers libre en poésie et la polyphonie en musique ; que le dynamisme universel doit être donné en peinture comme une sensation dynamique ; que la manière de traduire la nature doit être, avant tout, sincère et virginale ; que le mouvement et la lumière détruisent la matière opaque des corps ; qu’il faut combattre la manie de l’immortalité.

Ce que veut la nouvelle génération

«Nous voulons un art viril, puissant, anti-sentimental ; nous cultivons l’optimisme régénérateur, le formidable désir d’aventure, la passion du sport, l’adoration des muscles, le courage physique et moral. Le sport doit être perçu comme un élément essentiel de l’art. Toute race qui ne s’adonne pas à un sport qui braverait la vie, en un exercice constant d’énergie physique et morale, est une race condamnée à mourir de mollesse et de passivité. Nous glorifions la guerre comme le plus grand exercice d’énergie et comme la seule hygiène du monde. « Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude […] de la témérité. »[1] « Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace. »[2]

« « Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. »[3]

« Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses des serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leur fumée ; les ponts aux bonds de gymnastes qui s’élancent d’une rive à l’autre ; les vapeurs et les transatlantiques, aventureux, flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux ; le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.[4]

« La vie s’ouvre à nous. Glorifions la grande splendeur mécanique et géométrique, la grande industrie, les publicités lumineuses, le music-hall comme le grand théâtre moderne et l’art comme la seule expression universelle de la sensation dynamique. »

Ainsi nous a parlé Amadeo de Souza-Cardoso des ambitions de la nouvelle génération.

Nous avons osé lui poser quelques questions supplémentaires.

– Comment sont nés les procédés artistiques que vous adoptez ?

– C’est difficile à déterminer. Ils sont nés des efforts de la jeunesse qui voulait à tout prix se libérer des vieux préjugés, renouant avec la tradition mais cherchant chez les anciens les grands secrets du métier pour évoluer.

« Ceci dit, je peux vous dire que le cubisme est cosmopolite et que le futurisme a une origine italienne. »

– Pouvez-vous nous citer les noms de quelques-uns de ces nouveaux artistes ?

– Bien sûr. En peinture, Picasso, espagnol ; Derain et Braque, français ; Juan Gris, espagnol ; Boccioni, italien. En sculpture : Archipenko, russe ; Brancusi, roumain. En poésie : Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Blaise Cendrars, tous français. En musique : Pratella, italien.

La vie d’un artiste

Nous étions désormais élucidés au sujet du mouvement artistique que nous pouvons appeler, de manière générale, l’« abstractionnisme ». Il nous fallait à présent comprendre de quelle manière s’y insérait notre compatriote.

– Je me suis installé à Paris il y a dix ans – nous dit-il – pour y étudier l’architecture, mais, au bout d’un an, après avoir fréquenté les ateliers de Godefroy et de Freynet, j’ai commencé à étudier la peinture avec le célèbre peintre espagnol Anglada.

« Plus tard, j’ai rencontré les nouveaux peintres qui se reconnaîtraient ensuite dans les mouvements impressionniste, cubiste, futuriste et abstractionniste. Et voilà.

« J’ai exposé pour la première fois mes tableaux au Salon des Indépendants à Munich, puis, tout de suite après, au Salon des Indépendants à Paris. Ensuite, j’ai exposé à Hambourg, Cologne, Berlin, Moscou, Londres, New York et Chicago.

« Dans ces deux dernières villes principalement, le succès a été total.

« L’Amérique constitue notre principal marché. Les tableaux qui y sont exposés gagnent extraordinairement en valeur.

« Les américains sont d’importants auxiliaires. Si la guerre n’avait pas éclaté, j’aurais pu, grâce à la précieuse aide matérielle d’un américain, réaliser un de mes rêves : faire une exposition de mes tableaux à bord d’un grand transatlantique – à l’aller et au retour.

« Comme cela aurait été beau ! Comme elle aurait épousé mes passions pour le mouvement, pour la vitesse, pour la fièvre de la vie moderne! »

Et, une nouvelle fois, notre interviewé nous expose au flux de ses théories.

Dernières impressions

Celles-ci nous ont révélé un nouvel aspect digne d’intérêt.

– Notre théâtre, comme je vous l’ai dit, est le music-hall.

« Le music-hall et le cinématographe.

« On y retrouve la vitesse, la vie intense, la rénovation constante. L’ancien théâtre chanté ou déclamé est mort ou condamné. Il n’est pas véloce, il n’est pas intéressant, il n’épouse pas la prodigieuse activité moderne.

« Une pièce peut rester en scène pendant plusieurs mois. Au music-hall, les choses se passent autrement. Il y a un besoin constant de varier les spectacles et pendant ceux-ci on découvre mille et un aspects, mille et une variétés. »

Nous avons remercié Amadeo de Souza-Cardoso pour la captivante disponibilité avec laquelle il nous avait accueillis et nous sommes partis.

Non sans jeter un dernier regard à un tableau qui portait le titre « Arabesque dynamique, REEL, ocre, rouge, café. Rouge, chantant, ZIG ZAG, cuirassier, mandoline → Vibrations  métalliques (Splendeur mécano-géométrique). »

Nous n’y avons rien compris.

Notre découragement aurait été complet si nous n’avions pas eu à ce moment-là une pensée pour cet autre futuriste, le pauvre Mário de Sá-Carneiro qui, lors de l’un de ses voyages en France, s’était un jour tiré une balle dans la tête sans que nous ne sachions pourquoi.

Espérons qu’il connaîtra un destin meilleur, ce garçon sympathique et svelte qui nous a parlé tout à l’heure avec enthousiasme de son art dans la salle de lecture de la Ligue Navale, actuellement illuminée par les couleurs criardes de ses tableaux bizarres !

Comme elle doit être douce la vie des abstractionnistes par les durs temps qui courent !

 

 

Lisbonne, le 4 décembre 1916.

João Moreira de Almeida

 

[1]    Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), Manifeste du Futurisme, point 1. Publié dans Le Figaro, 20 février 1909.

[2]    Idem, point 4.

[3]    Idem, point 7.

[4]    Ce paragraphe est une citation libre du même ouvrage, point 11.

 


 

 

Journal Coimbra

 Le Futurisme à Lisbonne

Conversation avec Amadeo de Souza-Cardoso

À Lisbonne vient d’être inaugurée, au siège de la Ligue Navale Portugaise, la première exposition spécifiquement futuriste présentée au Portugal.

C’est avec mon regard habitué à toutes les surprises et déceptions, comme celles causées par l’exposition soi-disant futuriste au salon Bobone, où, à l’exception d’Almada Negreiros, rien n’était digne d’intérêt, que je me suis rendu au palais Palmela où l’artiste portugais Amadeo de Souza-Cardoso propose au public les fruits extraordinaires de son génie créateur.

Dès l’entrée, j’ai fait un pas en arrière, stupéfait.

Que de lumière, que de joie de vivre, que de vie même et que de mouvement effréné dans tous les tableaux ! Quelle allure féerique et quelle sensation de véritable dynamisme !

Dans la salle (malheureusement quasi déserte), on perçoit une infinité de vibrations lumineuses qui nous atteignent de toutes parts. On a ainsi la sensation d’entrer dans un espace clos où les parfums violents et brutaux se mêlent aux sons extravagants d’une multitude de musiciens occultes qui jouent chacun d’un bel instrument, d’un très bel instrument. Ils sont entrecoupés par les bruits confus de salles ivres de cafés-concerts, par la jeunesse vicieuse qui se divertit des odeurs âcres de chair débauchée et de sueur, mélangées à des sifflements infernaux et des grondements sataniques. Et toute cette gamme infinie d’odeurs et de sons sort, comme par magie, de la fanfare de couleurs des beaux tableaux d’Amadeo de Souza-Cardoso.

Troublé par l’étrangeté des émotions ressenties devant ces curieux tableaux, je me suis mis en quête de leur auteur, qui s’est aimablement disposé à m’éclairer sur son école : l’école futuriste.

Amadeo de Souza-Cardoso est un homme jeune, à la physionomie intéressante et intelligente, aux traits énergiques prononcés, clairement annonciateurs de son activité créatrice. Dans son regard brille une étincelle de génie, celle du triomphe de son école et de son idéal.

Amadeo de Souza-Cardoso commence par me déclarer qu’il a étudié à Coimbra pendant quelques années, au lycée, et qu’à l’âge de 16 ans il s’est installé à Paris[1], poussé sans doute (bien qu’inconsciemment) par son désir de progrès et de nouveauté qui l’a mené jusqu’à la lumière éclatante de cette grande capitale. Je décide de solliciter à mon aimable interlocuteur quelques informations sur la fondation et l’origine de l’école futuriste.

– L’école futuriste – me dit Souza-Cardoso – doit son origine à des peintres. C’est Picasso, un grand peintre de Malaga, qui a lancé le mouvement futuriste, dont le surgissement était cependant absolument inévitable. Picasso, homme de génie dans tous les sens du terme, a commencé par acquérir la vaste érudition dont il avait besoin : pour cela, il s’est attelé, sans les suivre, aux maîtres primitifs et aux civilisations orientales, bénéficiant ainsi des fondements les plus purs de l’art et de la merveilleuse technique. Il a créé une forme nouvelle, devenant donc un initiateur etd’un nouvel art. La manière et la création futuristes sont nées dans un brillant cénacle de Paris, dont faisaient partie les grands apôtres du futurisme, issus de presque toutes les grandes races du monde civilisé. Appartenait à ce cénacle, outre Picasso et Braque, tous deux espagnols[2], l’italien Marinetti, érudit de génie et homme à l’imagination et à la puissance créatrice sans limites. Marinetti – a poursuivi Souza-Cardoso – a composé il y a quelques temps des manifestes futuristes pour expliquer au public ce qu’est le futurisme, des manifestes qui, indépendamment de la fougue, de l’énergie et de la conviction qui ont guidé leur écriture, sont d’une extraordinaire clarté pour tous ceux qui les lisent. Tout ce qui se dit sur le futurisme en-dehors de ce qui y figure est parfaitement inutile. Pour ce qui est de ma technique, elle est comme celle des autres. J’utilise différentes manières, comme l’huile, la gouache, l’émail, la cire, etc. Il m’arrive aussi d’utiliser plus d’une manière sur un même tableau, de la même façon que je peins plusieurs tableaux simultanément car il m’est complètement impossible de travailler sur une seule et unique toile.

« N’imaginez pas pour autant, cher ami, que j’ai inventé les techniques dont je me sers. Pas du tout. J’étudie d’ailleurs en ce moment la merveilleuse technique des anciens moines peintres. Adaptée à la chimie moderne – en effet, les anciens ne connaissaient pas par exemple les merveilleuses couleurs de sélénium, ni le vert émeraude qui ne figure pas parmi les exubérants verts du Greco –, cette technique, adaptée à la chimie moderne, disais-je, peut être utilisée aujourd’hui.

« Quant à la différence entre notre approche artistique et celle des anciens, elle s’explique par une divergence fondamentale dans la façon d’envisager l’art. Les peintres anciens disent : « L’art, c’est la nature vue à travers un tempérament. »

« Ces mots signifient que l’artiste se sent comme un réceptacle, position que nous nions catégoriquement dans le futurisme. L’artiste est un être qui a, comme tout le monde, une vie tournée vers l’extérieur. Il est, autrement dit, un foyer rayonnant qui, à la différence des autres mortels, n’est pas opaque mais traversé de toutes parts par toutes les sensations qui touchent de diverses manières sa sensibilité. Par ailleurs, notre art ne s’approprie que les sensations issues de manifestations vierges originales et il écarte pour cela les peintres qui suivent des chemins déjà parcourus par tant d’autres et aussi par eux-mêmes.

« Ainsi, moi par exemple, suivre ma manière de faire ou ma vision artistique ne m’intéresse absolument pas.

« Tout ce que je fais diffère de ce que je faisais précédemment et devient de plus en plus parfait. Notre art ne doit pas reculer, et notre imagination infinie non plus. Notre art avance et doit toujours avancer, surmontant les obstacles et demeurant toujours original, toujours vierge dans ses manifestations, car il n’y a que ce qui est vierge qui soit beau. »

Amadeo de Souza-Cardoso s’était progressivement enflammé. Il s’arrête soudain et allume nerveusement une cigarette. – N’avez-vous jamais remarqué – dit-il après une courte pause – la beauté extraordinaire du numéro d’un sous-marin allemand ? U-35 !

« Le U est une création extraordinaire. C’est une onomatopée. Uuuuu ! C’est tout à fait le sous-marin.

« Sa forme transmet le mouvement de plongée et d’immersion, et sa partie concave figure tout l’abîme de la mer. Et pourquoi le E anglais, par exemple, n’a-t-il pas la même beauté ?, demanderez-vous.

« Parce qu’il ne s’agit pas d’une manifestation vierge. Le U vient en premier, il n’y a donc que lui qui soit beau.

« Nos manifestations artistiques se caractérisent donc par la virginité, mais elles diffèrent aussi de l’art routinier comme l’explosif diffère de l’ouvrage d’ingénierie. Notre art est une explosion et la routine est un ouvrage d’ingénierie parfaite, et de la même façon que l’explosif a fait faire à l’ingénierie un bond de 50 ans, notre école fera de même, elle fera avancer l’art de plusieurs lustres.

« L’art du XXème siècle commencera donc après la guerre européenne que nous avions prédite et qui constituera le grand abîme qui séparera le XIXème siècle, qui n’a connu aucune avancée si ce n’est l’école impressionniste avec Manet, Degas, Cézanne, Redon, etc., du XXème siècle où notre art brillera par sa splendeur, car il triomphera comme a triomphé l’explosif de la plus parfaite ingénierie d’Anvers et de Liège.

« Nous traduisons et nous ressentons comme des beautés identiques les parfums, les sons, les visions de la nature ou les fantaisies illimitées de notre cerveau. Tout ce qui bouge, tout ce qui s’agite, tout ce qui nous trouble, est beau. Le parfum âcre de l’automobile, l’odeur de l’engrenage, le bruit d’un moteur, d’une taverne de marins, l’agitation des grues dans un grand port maritime, tout cela est beau, tout cela mérite une reproduction picturale.

« Complétez ce que je viens de vous dire par la lecture des puissants manifestes de Marinetti que j’expose à côté de mes tableaux, et vous devriez obtenir les réponses à vos questions. »

– Et que pensez-vous de Lisbonne ? – ai-je demandé en voyant que mon interlocuteur avait achevé sa fougueuse, sincère et intéressante explication.

– Oh, Lisbonne ! C’est sans aucun doute une ville intéressante mais, bien qu’elle soit un port de premier ordre, il lui manque le trafic commercial qui constitue la grande beauté des ports maritimes. Ses quais n’ont pas le mouvement de ceux des petits ports français, comme Brest, par exemple. C’est une ville anémique. Elle n’a pas l’éclairage et l’agitation d’une grande capitale. Les nuits sont mortes sans music-, sans restaurant de nuit avec du champagne, des femmes, des fleurs, des musiciens tziganes en veste rouge, de l’agitation, de l’allégresse, du mouvement. Il n’y a rien de tout ça à Lisbonne. C’est une ville au vice insatisfait. C’est une ville onaniste, si fragile dans ses manifestations vitales de ville maritime, comme le sont les tavernes de marins remplies de clameurs ivres, de la fumée épaisse des mauvais tabacs et d’eau-de-vie. Elle ressemble à une énorme femme, dont le sexe béant s’ouvrirait sur l’Atlantique, attendant une nouvelle puissance et une nouvelle virilité !!! »

Et Souza-Cardoso poursuit sa critique dure mais juste de sa patrie qu’il semble pourtant aimer dans son désir de perfectionnement, et sans doute pour cela même, ainsi que son éloge de l’école futuriste. Après quelques mots d’encouragement adressés aux générations à venir, Souza-Cardoso m’invite à entrer dans les salles d’exposition encore fermées au public. J’ai ainsi l’occasion de revoir ces merveilles, que je comprends mieux désormais. Souza-Cardoso, démontrant un talent rare et un caractère parfait, m’a fait pénétrer dans l’essence de ses tableaux qui me semblaient si étranges au premier abord.

Certains sont admirables, comme par exemple « L’ascension du carré vert et la femme au violon», qui figure l’extravagant amalgame de sons et de bruits d’un music-hall, entrecoupés de temps à autres par la voix mélodieuse du violon joué par une femme sur la scène.

Un autre, tout à fait remarquable et émouvant, s’intitule « Deuil… tête… fume-cigarette… » : c’est sans aucun doute, du point de vue de la facture et de la sensibilité créatrice, un des plus beaux. Les dessins de Souza-Cardoso, édités et déjà épuisés, ont reçu d’énormes éloges dans l’avant-propos de la première édition, écrit par Jérôme Doucet, et dans une critique de Louis de Vauxcelles. Ils sont beaux, admirablement beaux, marqués par l’atavisme des civilisations antiques. Je signalerais « Don Quichotte » et « Trois lévriers blancs ». Je quitte les lieux rempli d’enthousiasme.

Souza-Cardoso, tout en discutant aimablement, m’accompagne jusqu’au Chiado. Au moment de nous dire au revoir, il me lance encore dans un élan : « Quel beau tableau cela ferait si je réussissais à projeter sur un écran, en même temps, tout l’éclairage électrique, toutes les publicités lumineuses, toutes les voitures qui passent avec une énorme bouteille de champagne ou une publicité du Chat Noir, dans une grande capitale du monde ! » Et il s’immobilise émerveillé devant cette sublime vision de progrès et de mouvement de la beauté et de l’art.

À nos côtés, descendant le Chiado en formant un douloureux contraste, marchaient l’une derrière l’autre des femmes déguenillées et pieds nus, portant sur la tête des paniers de fèves, telle une publicité dans une mauvaise revue, image vulgaire et des plus répulsives.

 

Lisbonne, le 11 décembre 1916.

João Fortunato de Sousa Fonseca

 

[1]    En vérité, Amadeo s’est rendu à Paris à l’âge de 19 ans.

[2]    Cette indication est fausse, car Georges Braque était français.

 


 

Text

L’image irradiante

 

Hier j’ai parlé du miroir, ce qui m’a donné

aujourd’hui l’idée de parler de l’image.

Mais ce n’est pas l’image réfléchie que

je veux signaler, c’est l’image

irradiante, celle que je peux

comparer au disque du soleil qui éclaire et réchauffe.

L’image du miroir

est apparente, extérieure, et jamais

elle ne m’a dévoilé un

trait de ce que

j’appelle mon

âme occulte.

Alors que l’image

irradiante est celle qui, comme

le soleil, se répand

pour éclairer notre

âme occulte.

 


 

 

Correspondance

 

 

Portugal: Expositions à Porto et Lisbonne, 1916

1.

Fonds António de Souza-Cardoso | Amadeo à Oncle Francisco |Lisbonne -? | 4 décembre

(Lettre 10)

(…) Quelques mots rapides. J’ai ouvert l’exposition aujourd’hui pour les invités, la presse et les membres de la Ligue Navale.

L’espace est petit vu le nombre d’œuvres mais j’ai tout mis, même si les tableaux se retrouvent très proches les uns des autres. J’ai voulu éviter l’impression qu’aurait pu causer un travail peu abondant.

Cette semaine, je me suis plié en quatre pour mener à terme le travail embêtant qui consiste à mettre tout ceci au point, mais c’est fait. Votre ami Polycarpo de Azevedo a été extrêmement gentil, il m’a accompagné à la rédaction du Diario Nacional et il m’a présenté à Anibal Soares. Nous avons aussi été au Liberal pour que je rencontre Telles de Vasconcellos, mais il n’était pas à Lisbonne. Ce soir a paru dans le Dia une sorte d’interview que m’a faite João Moreira de Almeida, qui a fait preuve d’une amabilité inconditionnelle. J’espère qu’il y aura demain quelque chose dans le Diario Nacional, le Nação, le Diario de Noticias, etc.

Mais c’est fait, il ne reste plus maintenant qu’à s’en remettre à Dieu.

L’exposition d’ici est plutôt sélective, tandis que celle de Porto était populaire – je pense que toutes deux se complètent. (…).

2.

Fonds António de Souza-Cardoso | Amadeo à Oncle Francisco |Lisbonne – Manhufe? | 7 décembre

(Lettre 11)

(…) Et avant que je n’oublie, je voulais vous dire que j’ai cherché en vain le Debate pour vous l’envoyer et pour m’informer sur la conquête de la Roumanie, et c’est finalement votre aimable et si précieux ami Polycarpo de Azevedo qui m’a dit que la vente de ce journal était interdite à Lisbonne, bien qu’elle ne le soit pas à Porto. Je viens de vivre une profonde contrariété : notre ami commun Arthur de Magalhaens est parti ce matin s’installer à Porto sans que nous ayons pu nous dire au revoir. Je suis passé hier à la pension où il est hébergé, mais il était sorti et j’ai laissé ma carte. Le soir je n’ai pas pu le rejoindre car j’avais prévu de dîner avec José de Almada Negreiros au Tavares. (…). Tout à l’heure j’irai rendre visite au Conseiller Antonio Candido et je lui transmettrai votre salut de l’autre jour.

Quant à l’exposition, elle a beaucoup de visiteurs et fait événement à Lisbonne. Rien à voir avec le genre populaire de l’exposition de Porto, elle est au contraire sélective, ce qui, dans la capitale, la rend quelque peu aristocratique. J’ai vendu un petit tableau de 40 000 à Mario de Artagão. Avant-hier, José de Almada Negreiros m’a offert un généreux dîner chez lui, où il y avait des garçons magnifiquement spirituels, la soirée a été très joyeuse. Je vous envoie les journaux qui parlent de l’événement, montrez-les s’il vous plaît à mon père et conservez-les pour moi.

Je vous ai envoyé hier un autre paquet de journaux, dont celui avec l’article d’Alfredo Pimenta. En toute franchise, un article qui veut marquer les lecteurs par une démonstration d’érudition n’a pas grande valeur à nos yeux, il est la preuve de la distance qui sépare son auteur du mouvement moderne. Et, chose étrange, celui-ci meurt d’envie de nous connaître, J. de Almada Negreiros et moi. Hier, par exemple, nous étions en train de sortir de la Ligue Navale, Almada, Ruy Coelho et moi et voilà que A. Pimenta aborde Ruy Coelho. Nous avons, quant à nous, continué notre route – Qui sont ces garçons ? (il le savait très bien… – Almada Negreiros et Amadeo Cardoso) – et il s’est mis à couvrir mon exposition d’éloges, manifestant un vif désir d’être présenté. Ruy Coelho, qui est une fine lame, a feint de ne pas comprendre.

Somme toute, les choses se passent bien et le plus curieux est que cette exposition, qui a surgi comme ça tout à coup, sans aide ni communication avec d’autres artistes, a fait venir à moi les nouveaux individus intéressants. Inutile de vous rappeler qu’avant l’inauguration j’ai gardé un silence absolu et je n’en ai parlé à personne si ce n’est aux personnes que vous m’aviez recommandées et à Lopes.

(…)

 

1917

3.

ASC 13/05| Teixeira de Pascoaes à Amadeo | 9 février |1917?

Mon cher Amadeo Cardoso

Je viens d’apprendre la stupide agression dont vous avez été victime. C’est avec la plus profonde indignation que je vous transmets mon amitié et mes vœux de prompt rétablissement.

Votre ami et admirateur

Teixeira de Pascoaes

 

 

K4, 1917

BA: ASC 13/32| Almada Negreiros à Amadeo |Lisbonne – Manhufe | 4 janvier

Amadeo

Je n’ai pas pu répondre plus tôt à votre gentil télégramme.

Opéré, mais faible.

Mon mal, à présent, prend une autre direction. Vous, mon frère que j’admire tant, vous partez déjà pour la France.

K4 sous presse ?

J’ai hâte !!!!

Et Litoral?

Je n’en connais que l’équation 30 x 40 = 1200 reis.

Eduardo Burnay a accepté de publier toute mon œuvre. Bravo

Quand allez-vous m’envoyer les épreuves de mon tableau K4 le carré bleu

Bleu

profond comme le U

de la mer

Vous n’imaginez pas tous les amis que j’ai découverts grâce à cette maladie, mais je ne pense qu’à K4 le carré bleu.

José de Almada Negreiros

L’Oeuvre

Oeuvres Perdues

 

 

CP0131

Cavaliers, 1911

Huile sur toile

Exposée au XXVIII Salon des Indépendants, 1912

Le Monde Illustré, 20 Mars 1912

Parmi les toiles les plus étranges, les plus extraordinaires et le plus surprenants, je citerai rapidement: […] La Chasse Marocaine de M. Amadeo Cardoso […].


 

CP0120

Pêcheur, 1913

Huile sur toile

Peinture vendue à l’Armory Show à Elisabeth S. Cheever (New York, 1913)


 

Der athlete_ DP2431

Der Athlet / L’Athlète, 1913

Huile sur toile

33 x 22,5 cm

Exposée à Berlin à l’Ester Deutscher Herbstsalon (le Premier Salon d’Automne Allemand), organisé par la galerie Der Sturm, 1913.


 

 

Collections

 

 

Fondation Calouste Gulbenkian, Centro de Arte Moderna

Musée National d’Art Moderne – CCI, Centre Pompidou, Paris

Art Institute of Chicago

Museu Municipal Amadeo de Souza-Cardoso, Amarante, Portugal

 

 

 

 

Amadeo de Souza-Cardoso dans les avant-gardes

Amadeo de Souza-Cardoso à l’Armory Show

New York, Chicago, Boston, 1913

 

Correspondance avec Walter Pach

 

Walter Pach a Amadeo de Souza-Cardoso

1914

1.

BA : ASC 15/03 | Walter Pach à Amadeo | New York – (?) | 10 juillet

(…) voici longtemps que je ne vous ai pas écrit et je le fais aujourd’hui pour les mêmes raisons que la dernière fois. La directrice des Carroll Galleries de New York, Miss Bryant, s’est adressée à moi et à mes associés de l’exposition de 1913 car elle souhaiterait intégrer quelques-uns de nos tableaux à ses expositions de la saison prochaine. Ces galeries se trouvent en plein centre du quartier des marchands de tableaux et il me semble (sans pouvoir le garantir, naturellement) qu’il y aura là des chances d’y gagner quelque chose. En tout cas, ce seront de belles expositions qui contribueront certainement à accroître la réputation des artistes qui y figurent. Voulez-vous m’écrire le plus vite possible et me dire si nous pouvons compter sur à peu près six à huit de vos tableaux et dessins ? Tous les frais d’envoi – aller et retour – seront payés par Miss Bryant.

Dites-m’en plus dans votre lettre, comment vous allez et comment vous semblent les choses du monde artistique de Paris. Je regrette infiniment d’en être absent depuis si longtemps mais je reviendrai un jour et, croyez-moi, ce sera pour moi un bien vif plaisir de vous revoir. (…)

2.

BA : ASC 15/04 | Walter Pach à Amadeo | Paris – Paris (?) | 23 octobre

[Walter Pach envoie une copie de cette lettre à Barcelone, où Amadeo se trouvait à l’époque]

(…) Arrivé à Paris pour réunir et expédier les œuvres à New York, je vous écris pour vous demander comment je peux prendre livraison des vôtres. Je vous prie de me répondre par retour de courrier car je dois rentrer chez nous le plus tôt possible. J’envoie une copie de cette lettre à votre adresse à Barcelone, telle que votre concierge me l’a donnée. (…)

3.

BA : ASC 15/06 | Walter Pach à Amadeo | Paris – (?) | 15 novembre

(…) Malgré tous vos soins, nous n’avons pu mener à bien l’affaire de vos tableaux. Le concierge, rue Boulard, déclare avoir reçu l’interdiction formelle du propriétaire de ne rien laisser sortir de votre atelier, alléguant des contributions qui restent à régler. Un ami m’a dit que vous pouvez porter plainte contre lui, car il semblerait que la loi lui permette seulement d’empêcher le départ de meubles. Je regrette que l’affaire ait pris cette tournure, mais n’ayant pas de nouvelles de M. Beffa à qui j’avais demandé de me dire s’il voyait quelque remède à la situation, j’en conclus qu’il n’y en a pas. Ce sera donc pour une autre fois. (…)

En attendant, au revoir, et tous mes souhaits de bonne fortune – à tous deux (…).

 

1915

4.

BA : ASC 15/08 | Walter Pach à Amadeo | New York – Manhufe (?) | 15 janvier

Cher ami Souza-Cardoso,

Votre lettre du Portugal m’est arrivée ici avec un très long retard. Pour en venir directement à la question de l’exposition, j’ai le regret extrême de vous dire que, pour cette fois, il n’y a plus rien à faire. Le groupe dont vous auriez dû faire partie commence son exposition la semaine prochaine, et le seul groupe qui sera montré après ne vous conviendrait pas du tout. Je répète que je suis bien fâché de ne pas avoir d’autre réponse à vous donner – et je vous remercie d’avoir eu l’amabilité de m’écrire une seconde fois. J’avais déjà bien compris que vous vouliez être des nôtres, et je crois qu’il y aura d’autres occasions, à la saison prochaine.

Si je n’avais pas eu une quantité atroce de travail à Paris et si je n’avais pas déjà perdu tant de temps chez les concierges (rue de Fleurus et rue Boulard), j’aurais fait une autre tentative auprès du propriétaire. Mais, convaincu d’avoir vos œuvres, j’étais d’abord allé chercher les choses plus difficiles à trouver, et lorsque j’ai essuyé cet échec, rue Boulard, je n’avais plus guère le temps d’y revenir. J’ai écrit le soir même au concierge (rue de Fleurus) pour lui demander de m’aviser au cas où il pouvait faire quelque chose, mais je n’ai pas eu de ses nouvelles. Enfin, ce n’est pas très grave, la saison n’ayant pas été brillante ici du point de vue de la vente, mais j’aurais aimé voir – et vos autres amis aussi – ce que vous avez fait récemment.

Actuellement, je n’ai pas beaucoup de temps de peindre, mais ce que j’ai fait ne me semble pas trop mal, et je vais me mettre à la besogne avec courage. (…)

 

1916

5.

Archives of American Art, Smithsonian Institution | Amadeo à Walter Pach | Manhufe (?) –  New York | 25 septembre | Carte postale

[Photobiographie p. 234]

Mon cher Walter Pach,

Voici une belle femme de l’océan, c’est aussi beau que les sculptures nègres, ne trouvez-vous pas qu’elle les rappelle ?

Votre Souza-Cardoso.

6.

BA : ASC 15/09 | Walter Pach à Amadeo | New York – (?) | 13 octobre

Mon cher Souza-Cardoso,

J’ai reçu avant-hier votre lettre du 27 septembre et c’était un vrai plaisir de recevoir encore de vos nouvelles. Les photographies de vos peintures me montrent que votre évolution est de plus en plus intensive et je suis heureux que vous continuiez à avancer comme cela au lieu de vous laisser arrêter par vos succès précédents ; beaucoup d’artistes le font et c’est toujours dommage. J’espère un jour vous montrer ce que j’ai fait depuis notre dernière rencontre. Je crois avoir fait des progrès – d’idées et d’exécution, mais c’est un métier lent que le nôtre – et parfois il me semble que je n’avance pas beaucoup, d’autres fois, ça va mieux.

Depuis la grande exposition de 1913, il n’y a pas eu de manifestations importantes. Ce qui a suscité l’intérêt de quelques amateurs d’art moderne, c’est le travail que nous avons pu faire chez les marchands. En 1913, c’était un emballement extraordinaire : la découverte des modernes ! Ce moment n’a pas pu se répéter, évidemment ; il y a même eu quelques réactions négatives et ce n’est que maintenant que je commence à voir les choses plus clairement… J’ai parlé aujourd’hui avec le marchand le plus indiqué pour vendre votre travail et il est très bien disposé. Il y a peu de galeries favorables ici. Il ne m’a pas promis de vous organiser une exposition mais, s’il ne le fait pas, je crois qu’il vous placera dans un groupe sympathique : il a des œuvres de Picasso, Rivera, Braque, Derain, Brancusi et d’autres. Ce qu’il a voulu savoir surtout, c’est le prix de vos peintures. Il ne peut faire d’affaires qu’avec des tableaux à prix modéré (excepté les Cézanne, etc.). Écrivez-moi donc à ce sujet. Il couvrirait les frais de transport, etc. de vos tableaux ; il serait entendu qu’il pourrait les garder un certain temps – pas seulement la durée de l’exposition. Il vaudrait mieux que vous m’écriviez tout de suite car les courriers et transports sont actuellement très lents. Dites-moi aussi quand vous prévoyez votre prochain retour à Paris, car il se pourrait qu’il reçoive d’autres tableaux de là-bas. (J’ai reçu la carte postale de la pêcheuse – très, très chic.)

Merci du bon souvenir de Madame, je me rappelle avec tant de plaisir les charmantes soirées chez Brunelleschi (…).

7.

Fonds M. Ferreira | Amadeo à Walter Pach | Manhufe – New York (?) | Novembre

[Photobiographie p. 246-247]

Mon cher Walter Pach,

Ce n’est que maintenant que je parviens à répondre à votre charmante lettre, dont je vous remercie tant !

Je voulais d’abord vous dire avec certitude quand je rentrerai à Paris et je ne le sais que maintenant, car j’ai dû passer devant des conseils de révision militaire.

J’ai finalement été dispensé et on m’a permis de m’absenter pour l’étranger, donc je pourrai partir pour Paris quand je voudrai. Je ne partirai que début janvier, car je vais avoir à Lisbonne une exposition qui me prendra environ trois semaines, après quoi je passerai quelques jours avec mes parents, puis je rentrerai à Paris.

Et comme je serai rentré à Paris dans la première quinzaine de janvier, je serai à votre disposition au 27, rue de Fleurus.

L’autre raison qui a retardé ma réponse est une importante exposition que j’ai faite à Porto, du 1er au 12 novembre, qui m’a énormément occupé. Le succès a été retentissant, sensationnel, inattendu, plus de trente mille personnes l’ont visitée bruyamment, on en a parlé partout, on en parle et on en parlera encore. C’est la première exposition de peinture moderne au Portugal – rien d’étonnant, donc.

Les gens ont été bouleversés par la nouvelle et puissante expression artistique, par les métiers et procédés nouveaux ; ceux qui voulaient la combattre ne savaient pas comment et s’en sortaient de façon plutôt grotesque, conseillant l’asile et appelant même le préfet de police à cause de mon état de folie !!! Ils étaient doublement bouleversés de se retrouver face à un gaillard jeune et fort, sans peur et qui n’avait cure du public et de ses appréciations. D’autre part, il y avait des apôtres qui faisaient leur apparition du jour au lendemain, comme des champignons, et qui se chargeaient de leur plein gré de faire mon apologie. Enfin, sans exagérer, tout cela a remué la population entière.

Bien entendu, j’ai pris soin d’exposer 114 tableaux, l’exposition était ouverte jour et nuit, avec un très bel éclairage électrique dans un salon qui appartient à mon grand café-cinéma-jardin d’été.

Devant cette explosion de travail nouveau et métiers nouveaux, la vieille critique et le vieux système ne pouvaient aucunement résister. Le livre publié sur l’exposition à New York et à Chicago en 1913 m’a énormément soutenu, ainsi que des catalogues et notices d’expositions de Berlin, Paris, Munich, Hambourg, etc.

J’ai désormais fermé cette exposition et j’ai expédié mes tableaux à Lisbonne, où je vais la renouveler et ensuite j’expédierai tout à Paris, et moi avec. Tout devra y être dans la première quinzaine de janvier, peut-être avant.

Je vous envoie par ce même courrier un petit livre de reproductions que j’ai publié pour l’exposition. Il donne à peine une vague idée des tableaux : les photograveurs et typographes d’ici travaillent très médiocrement.

Passons maintenant à ce qui nous intéresse plus précisément.

Je vous remercie, mon cher Walter Pach, de la bonté que vous me témoignez. Je vous prouverai un jour ma reconnaissance et je vous avoue que je place de très grands espoirs en votre aide et votre influence. Je travaille d’arrache-pied et vous savez bien vous-même quelle joie nous ressentons quand nos efforts sont récompensés !

Vous ne vous imaginez pas combien d’espoirs de jeunesse je dépose entre vos mains ! Je suis de ceux qui croient qu’il faut croire beaucoup, toujours.

Et, quant à mes tableaux, il me semble plus pratique qu’ils soient expédiés de Paris en Amérique, n’est-ce pas ? Comme vous le dites dans votre lettre, il se peut que le marchand ait d’autres tableaux à recevoir de là-bas.

Quant aux prix, je ne peux pas vous en faire une liste tout de suite, car j’ai des tableaux qui lui sont destinés à mon atelier de Paris et d’autres ici qui pourront être vendus à l’exposition de Lisbonne – en tout cas, ce seront des prix modérés. Mais si le marchand tient avant toute chose à savoir les prix, je pourrai composer une liste aussitôt arrivé à Paris et la lui envoyer télégraphiquement. J’aurais aussi besoin de savoir le nom et l’adresse du marchand et je vous prie de me les indiquer dans votre prochaine lettre, pour que je sache où seront mes tableaux. Un autre renseignement encore : comment sera faite l’expédition de Paris, par l’intermédiaire de quelle maison, a-t-il un correspondant à Paris ? Enfin, donnez-moi les renseignements nécessaires, dites-moi si les tableaux doivent être adressés à vous ou au marchand – en somme, tous les renseignements utiles. Adressez vos lettres au Portugal où je serai jusqu’au 1er janvier, mais pour le reste c’est comme si j’étais déjà à Paris car je compte partir au plus tard le 3 janvier – au plus tard ! Je ne sais pas encore si je partirai avant Noël.

Combien de tableaux faudrait-il envoyer à peu près ? Les miens varient en grandeur, entre 0,5m x 0,50m jusqu’à 1 mètre, j’en ai quelques-uns plus grands, de 1m50 x 2m, mais pas beaucoup. J’ai aussi de très charmantes aquarelles et quelques dessins, les voudrait-il aussi ? Enfin mon cher ami, tâchez de m’aider, écrivez-moi au plus vite et tenez-moi au courant.

Vous savez déjà naturellement que Boccioni a été tué au front, les journaux en ont parlé – c’était un de mes sympathiques amis. Guillaume Apollinaire a été blessé, Blaise Cendrars a eu un bras amputé. J’ai eu dernièrement des nouvelles de Brancusi, il est à Paris ; Marie Laurencin et Gleizes sont à Barcelone – mais vous devez savoir tout ça aussi bien que moi.

Cette lettre est déjà bien longue, il est temps que je la finisse.

Voici la deuxième lettre que je vous écris, au cas où l’une se perdrait, il en restera toujours une autre, ce qui vous donnera plus de chance de recevoir les nouvelles. (…)

 

1917

8.

ASC 15/10 | Walter Pach à Amadeo | New York – Manhufe (?) | 12 janvier

(…) Je ne veux plus retarder ma réponse à votre lettre. La raison pour laquelle je n’ai pas écrit plus tôt, c’est que M. de Zayas, le directeur de la galerie dont je vous ai parlé, ne veut pas prendre encore de décision au sujet de votre exposition. Ce n’est pas de sa faute : l’immeuble où se trouve sa galerie est en réparation et il a dû mettre ses affaires dans une sorte d’entrepôt. Il attend sous peu la fin de ces travaux mais, comme les ouvriers sont assez souvent en grève en ce moment, cela fait déjà longtemps qu’il aurait dû rentrer chez lui – et il ne sait pas encore quand il pourra rouvrir. Il est possible que, pour ces raisons, il soit forcé de remettre votre exposition à l’automne. Enfin, il me donnera une réponse précise dès qu’il y verra plus clair. Je veux vous montrer par cette lettre que je ne vous oublie pas et vous dire que je vous écrirai de nouveau. (…)