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Interviews / Text/ Correspondance


 

Interviews

 

 

Journal O Dia

Une exposition originale

Impressionniste, cubiste, futuriste, abstractionniste ?

Un peu de tout

 

Dans la salle de lecture de la Ligue Navale a été inaugurée cet après-midi une exposition dont l’originalité garantit un succès considérable à Lisbonne.

Il s’agit de l’exposition des tableaux d’un peintre portugais, Amadeo de Souza-Cardoso, qui vit depuis dix ans à l’étranger et interprète l’art de manière inédite.

Il a vingt-sept ans. Grand, large d’épaules, rasé de près, vêtu avec élégance, il ressemble davantage à un athlète qu’à un artiste.

Ses tableaux tranchent avec tout ce qui se voit actuellement. Pleins de couleurs, affichant des dessins bizarres, ils suscitent en nous une impression étrange, difficile à traduire.

Sur le catalogue, ils sont décrits par les titres suivants : « Trou de la serrure, PARTO DA VIOLA, Bon ménage, Fraise avant garde », pour l’un ; « Canard violon insecte », pour un autre ; « PAR ÍMPAR 1 2 1 », pour encore un autre.

Comprenez-vous ces titres ? Non, sans doute, et nous non plus : nous ne comprenons ni les titres ni les tableaux.

Et si le peintre nous disait quelques mots sur son œuvre ? Essayons.

Pour en savoir un peu plus, nous sommes allés le rencontrer cet après-midi dans la salle d’exposition.

Tout de suite, Amadeo de Souza-Cardoso s’empresse aimablement de nous recevoir.

Il parle avec énergie, d’un air décidé et enthousiaste. Son flot de parole est si abondant que nous ne l’interrompons quasiment pas.

Une nouvelle interprétation de l’art

– Pouvez-vous nous dire à quelle école de peinture vous appartenez ?

– Je ne fais partie d’aucune école. Les écoles sont mortes. Nous, la nouvelle génération, il n’y a que l’originalité qui nous intéresse.

« Suis-je impressionniste, cubiste, futuriste, abstractionniste ? Un peu de tout.

« Mais rien de tout cela ne constitue une école.

« L’impressionnisme a représenté le premier pas de ce nouveau courant. Mais aussitôt après a surgi le cubisme, chaleureux hommage à la forme géométrique.

« Il nous fallait cependant aller encore plus loin.

« C’est ainsi que sont apparus le futurisme et l’abstractionnisme.

« Face à notre médiumnité comparable au rayons X, qui peut encore croire en l’opacité des corps ?

« Les tableaux sont souvent construits, surtout au XIXème siècle, de façon bêtement traditionnelle. Je dis « bêtement », car la véritable tradition n’est pas celle qui tente de faire revivre ce qui appartient à d’autres époques – impossible projet – mais celle qui établit une continuité, comme entre un père et son fils, sans que le fils ne devienne le père bien qu’ils soient du même sang. Il est ainsi impossible de faire revivre la cape espagnole à l’époque contemporaine. Un homme vêtu d’une cape espagnole ne peut pas entrer dans une usine sans risquer d’être lacéré par le mouvement vertigineux des machines ; il n’a pas le droit non plus d’entrer dans un grand magasin sous peine d’entraîner dans les replis de sa cape les objets soigneusement placés dans les vitrines ; il n’a pas le droit de prendre le volant d’une automobile ni de faire voler un avion. C’est donc un homme qui ne participe pas à la grande vie moderne, enveloppé dans sa cape faisandée. L’habit par excellence de la grande vie mécanique, électrique et rapide, c’est le jean bleu, le beau jean bleu débarrassé des poses théâtrales de la cape. C’est une nécessité moderne et traditionnelle.

« Il faut fixer sur la toile non seulement l’instant fixe du dynamisme universel, mais aussi la sensation dynamique elle-même.

« Tout bouge, tout vit et palpite et se transforme rapidement.

« Un profil n’est jamais immobile ; il apparaît et disparaît sans cesse. Les objets en mouvement deviennent des vibrations précipitées sur l’espace qu’ils parcourent.

« Rien n’est absolu en peinture. Ce qui semblait une vérité pour les peintres d’hier est un mensonge pour ceux d’aujourd’hui.

« Ce qui hier encore était nature morte devient aujourd’hui matière vivante. Les êtres du monde animal et végétal ont une vitalité d’explosion vers l’extérieur. Les objets ont une vitalité de concentration vers l’intérieur.

« Par exemple : la résistance d’une plaque d’acier dans un moteur automobile. Il y a donc résistance de la vie de concentration contre la vie d’explosion.

Tout palpite et vit…

« Tout ce qui était statique a disparu, il n’y a rien de statique dans la nature, tout palpite et vit, en fonction de sa propre vie dans l’espace.

« Les peintres du XIXème siècle s’identifiaient à une école – flamande, espagnole ou italienne – et consacraient leur talent à l’imitation de ces époques, abdiquant de leur propre personnalité et se limitant à composer de pittoresques plagiats de ce qui existait déjà. Évidemment, ceci n’a jamais représenté une expression artistique car elle n’a jamais eu de vie propre.

« Nous, la nouvelle génération, nous déclarons qu’il faut mépriser toutes les formes d’imitation et glorifier toutes les formes d’originalité ; qu’il faut se révolter contre la tyrannie des mots « harmonie » et « bon goût », des mots bien trop élastiques et avec lesquels il est apparemment possible de détruire les œuvres de Rembrandt, Goya, Rodin, etc ; que les critiques d’art sont inutiles et pernicieux, qu’ils possèdent une nature stérile qui végète aux dépens de la fécondité innée de l’artiste ; qu’il faut balayer une fois pour toutes les thèmes usés, afin de faire s’exprimer intensément notre tourbillonnante vie d’acier, d’orgueil, de fièvre et de vitesse ; que nous devons considérer avec orgueil le surnom de fous avec lequel la médiocrité s’efforce de démolir les novateurs ; que la complémentarité innée est une nécessité absolue en peinture, comme le vers libre en poésie et la polyphonie en musique ; que le dynamisme universel doit être donné en peinture comme une sensation dynamique ; que la manière de traduire la nature doit être, avant tout, sincère et virginale ; que le mouvement et la lumière détruisent la matière opaque des corps ; qu’il faut combattre la manie de l’immortalité.

Ce que veut la nouvelle génération

«Nous voulons un art viril, puissant, anti-sentimental ; nous cultivons l’optimisme régénérateur, le formidable désir d’aventure, la passion du sport, l’adoration des muscles, le courage physique et moral. Le sport doit être perçu comme un élément essentiel de l’art. Toute race qui ne s’adonne pas à un sport qui braverait la vie, en un exercice constant d’énergie physique et morale, est une race condamnée à mourir de mollesse et de passivité. Nous glorifions la guerre comme le plus grand exercice d’énergie et comme la seule hygiène du monde. « Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude […] de la témérité. »[1] « Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace. »[2]

« « Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. »[3]

« Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses des serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leur fumée ; les ponts aux bonds de gymnastes qui s’élancent d’une rive à l’autre ; les vapeurs et les transatlantiques, aventureux, flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux ; le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.[4]

« La vie s’ouvre à nous. Glorifions la grande splendeur mécanique et géométrique, la grande industrie, les publicités lumineuses, le music-hall comme le grand théâtre moderne et l’art comme la seule expression universelle de la sensation dynamique. »

Ainsi nous a parlé Amadeo de Souza-Cardoso des ambitions de la nouvelle génération.

Nous avons osé lui poser quelques questions supplémentaires.

– Comment sont nés les procédés artistiques que vous adoptez ?

– C’est difficile à déterminer. Ils sont nés des efforts de la jeunesse qui voulait à tout prix se libérer des vieux préjugés, renouant avec la tradition mais cherchant chez les anciens les grands secrets du métier pour évoluer.

« Ceci dit, je peux vous dire que le cubisme est cosmopolite et que le futurisme a une origine italienne. »

– Pouvez-vous nous citer les noms de quelques-uns de ces nouveaux artistes ?

– Bien sûr. En peinture, Picasso, espagnol ; Derain et Braque, français ; Juan Gris, espagnol ; Boccioni, italien. En sculpture : Archipenko, russe ; Brancusi, roumain. En poésie : Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Blaise Cendrars, tous français. En musique : Pratella, italien.

La vie d’un artiste

Nous étions désormais élucidés au sujet du mouvement artistique que nous pouvons appeler, de manière générale, l’« abstractionnisme ». Il nous fallait à présent comprendre de quelle manière s’y insérait notre compatriote.

– Je me suis installé à Paris il y a dix ans – nous dit-il – pour y étudier l’architecture, mais, au bout d’un an, après avoir fréquenté les ateliers de Godefroy et de Freynet, j’ai commencé à étudier la peinture avec le célèbre peintre espagnol Anglada.

« Plus tard, j’ai rencontré les nouveaux peintres qui se reconnaîtraient ensuite dans les mouvements impressionniste, cubiste, futuriste et abstractionniste. Et voilà.

« J’ai exposé pour la première fois mes tableaux au Salon des Indépendants à Munich, puis, tout de suite après, au Salon des Indépendants à Paris. Ensuite, j’ai exposé à Hambourg, Cologne, Berlin, Moscou, Londres, New York et Chicago.

« Dans ces deux dernières villes principalement, le succès a été total.

« L’Amérique constitue notre principal marché. Les tableaux qui y sont exposés gagnent extraordinairement en valeur.

« Les américains sont d’importants auxiliaires. Si la guerre n’avait pas éclaté, j’aurais pu, grâce à la précieuse aide matérielle d’un américain, réaliser un de mes rêves : faire une exposition de mes tableaux à bord d’un grand transatlantique – à l’aller et au retour.

« Comme cela aurait été beau ! Comme elle aurait épousé mes passions pour le mouvement, pour la vitesse, pour la fièvre de la vie moderne! »

Et, une nouvelle fois, notre interviewé nous expose au flux de ses théories.

Dernières impressions

Celles-ci nous ont révélé un nouvel aspect digne d’intérêt.

– Notre théâtre, comme je vous l’ai dit, est le music-hall.

« Le music-hall et le cinématographe.

« On y retrouve la vitesse, la vie intense, la rénovation constante. L’ancien théâtre chanté ou déclamé est mort ou condamné. Il n’est pas véloce, il n’est pas intéressant, il n’épouse pas la prodigieuse activité moderne.

« Une pièce peut rester en scène pendant plusieurs mois. Au music-hall, les choses se passent autrement. Il y a un besoin constant de varier les spectacles et pendant ceux-ci on découvre mille et un aspects, mille et une variétés. »

Nous avons remercié Amadeo de Souza-Cardoso pour la captivante disponibilité avec laquelle il nous avait accueillis et nous sommes partis.

Non sans jeter un dernier regard à un tableau qui portait le titre « Arabesque dynamique, REEL, ocre, rouge, café. Rouge, chantant, ZIG ZAG, cuirassier, mandoline → Vibrations  métalliques (Splendeur mécano-géométrique). »

Nous n’y avons rien compris.

Notre découragement aurait été complet si nous n’avions pas eu à ce moment-là une pensée pour cet autre futuriste, le pauvre Mário de Sá-Carneiro qui, lors de l’un de ses voyages en France, s’était un jour tiré une balle dans la tête sans que nous ne sachions pourquoi.

Espérons qu’il connaîtra un destin meilleur, ce garçon sympathique et svelte qui nous a parlé tout à l’heure avec enthousiasme de son art dans la salle de lecture de la Ligue Navale, actuellement illuminée par les couleurs criardes de ses tableaux bizarres !

Comme elle doit être douce la vie des abstractionnistes par les durs temps qui courent !

 

 

Lisbonne, le 4 décembre 1916.

João Moreira de Almeida

 

[1]    Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), Manifeste du Futurisme, point 1. Publié dans Le Figaro, 20 février 1909.

[2]    Idem, point 4.

[3]    Idem, point 7.

[4]    Ce paragraphe est une citation libre du même ouvrage, point 11.

 


 

 

Journal Coimbra

 Le Futurisme à Lisbonne

Conversation avec Amadeo de Souza-Cardoso

À Lisbonne vient d’être inaugurée, au siège de la Ligue Navale Portugaise, la première exposition spécifiquement futuriste présentée au Portugal.

C’est avec mon regard habitué à toutes les surprises et déceptions, comme celles causées par l’exposition soi-disant futuriste au salon Bobone, où, à l’exception d’Almada Negreiros, rien n’était digne d’intérêt, que je me suis rendu au palais Palmela où l’artiste portugais Amadeo de Souza-Cardoso propose au public les fruits extraordinaires de son génie créateur.

Dès l’entrée, j’ai fait un pas en arrière, stupéfait.

Que de lumière, que de joie de vivre, que de vie même et que de mouvement effréné dans tous les tableaux ! Quelle allure féerique et quelle sensation de véritable dynamisme !

Dans la salle (malheureusement quasi déserte), on perçoit une infinité de vibrations lumineuses qui nous atteignent de toutes parts. On a ainsi la sensation d’entrer dans un espace clos où les parfums violents et brutaux se mêlent aux sons extravagants d’une multitude de musiciens occultes qui jouent chacun d’un bel instrument, d’un très bel instrument. Ils sont entrecoupés par les bruits confus de salles ivres de cafés-concerts, par la jeunesse vicieuse qui se divertit des odeurs âcres de chair débauchée et de sueur, mélangées à des sifflements infernaux et des grondements sataniques. Et toute cette gamme infinie d’odeurs et de sons sort, comme par magie, de la fanfare de couleurs des beaux tableaux d’Amadeo de Souza-Cardoso.

Troublé par l’étrangeté des émotions ressenties devant ces curieux tableaux, je me suis mis en quête de leur auteur, qui s’est aimablement disposé à m’éclairer sur son école : l’école futuriste.

Amadeo de Souza-Cardoso est un homme jeune, à la physionomie intéressante et intelligente, aux traits énergiques prononcés, clairement annonciateurs de son activité créatrice. Dans son regard brille une étincelle de génie, celle du triomphe de son école et de son idéal.

Amadeo de Souza-Cardoso commence par me déclarer qu’il a étudié à Coimbra pendant quelques années, au lycée, et qu’à l’âge de 16 ans il s’est installé à Paris[1], poussé sans doute (bien qu’inconsciemment) par son désir de progrès et de nouveauté qui l’a mené jusqu’à la lumière éclatante de cette grande capitale. Je décide de solliciter à mon aimable interlocuteur quelques informations sur la fondation et l’origine de l’école futuriste.

– L’école futuriste – me dit Souza-Cardoso – doit son origine à des peintres. C’est Picasso, un grand peintre de Malaga, qui a lancé le mouvement futuriste, dont le surgissement était cependant absolument inévitable. Picasso, homme de génie dans tous les sens du terme, a commencé par acquérir la vaste érudition dont il avait besoin : pour cela, il s’est attelé, sans les suivre, aux maîtres primitifs et aux civilisations orientales, bénéficiant ainsi des fondements les plus purs de l’art et de la merveilleuse technique. Il a créé une forme nouvelle, devenant donc un initiateur etd’un nouvel art. La manière et la création futuristes sont nées dans un brillant cénacle de Paris, dont faisaient partie les grands apôtres du futurisme, issus de presque toutes les grandes races du monde civilisé. Appartenait à ce cénacle, outre Picasso et Braque, tous deux espagnols[2], l’italien Marinetti, érudit de génie et homme à l’imagination et à la puissance créatrice sans limites. Marinetti – a poursuivi Souza-Cardoso – a composé il y a quelques temps des manifestes futuristes pour expliquer au public ce qu’est le futurisme, des manifestes qui, indépendamment de la fougue, de l’énergie et de la conviction qui ont guidé leur écriture, sont d’une extraordinaire clarté pour tous ceux qui les lisent. Tout ce qui se dit sur le futurisme en-dehors de ce qui y figure est parfaitement inutile. Pour ce qui est de ma technique, elle est comme celle des autres. J’utilise différentes manières, comme l’huile, la gouache, l’émail, la cire, etc. Il m’arrive aussi d’utiliser plus d’une manière sur un même tableau, de la même façon que je peins plusieurs tableaux simultanément car il m’est complètement impossible de travailler sur une seule et unique toile.

« N’imaginez pas pour autant, cher ami, que j’ai inventé les techniques dont je me sers. Pas du tout. J’étudie d’ailleurs en ce moment la merveilleuse technique des anciens moines peintres. Adaptée à la chimie moderne – en effet, les anciens ne connaissaient pas par exemple les merveilleuses couleurs de sélénium, ni le vert émeraude qui ne figure pas parmi les exubérants verts du Greco –, cette technique, adaptée à la chimie moderne, disais-je, peut être utilisée aujourd’hui.

« Quant à la différence entre notre approche artistique et celle des anciens, elle s’explique par une divergence fondamentale dans la façon d’envisager l’art. Les peintres anciens disent : « L’art, c’est la nature vue à travers un tempérament. »

« Ces mots signifient que l’artiste se sent comme un réceptacle, position que nous nions catégoriquement dans le futurisme. L’artiste est un être qui a, comme tout le monde, une vie tournée vers l’extérieur. Il est, autrement dit, un foyer rayonnant qui, à la différence des autres mortels, n’est pas opaque mais traversé de toutes parts par toutes les sensations qui touchent de diverses manières sa sensibilité. Par ailleurs, notre art ne s’approprie que les sensations issues de manifestations vierges originales et il écarte pour cela les peintres qui suivent des chemins déjà parcourus par tant d’autres et aussi par eux-mêmes.

« Ainsi, moi par exemple, suivre ma manière de faire ou ma vision artistique ne m’intéresse absolument pas.

« Tout ce que je fais diffère de ce que je faisais précédemment et devient de plus en plus parfait. Notre art ne doit pas reculer, et notre imagination infinie non plus. Notre art avance et doit toujours avancer, surmontant les obstacles et demeurant toujours original, toujours vierge dans ses manifestations, car il n’y a que ce qui est vierge qui soit beau. »

Amadeo de Souza-Cardoso s’était progressivement enflammé. Il s’arrête soudain et allume nerveusement une cigarette. – N’avez-vous jamais remarqué – dit-il après une courte pause – la beauté extraordinaire du numéro d’un sous-marin allemand ? U-35 !

« Le U est une création extraordinaire. C’est une onomatopée. Uuuuu ! C’est tout à fait le sous-marin.

« Sa forme transmet le mouvement de plongée et d’immersion, et sa partie concave figure tout l’abîme de la mer. Et pourquoi le E anglais, par exemple, n’a-t-il pas la même beauté ?, demanderez-vous.

« Parce qu’il ne s’agit pas d’une manifestation vierge. Le U vient en premier, il n’y a donc que lui qui soit beau.

« Nos manifestations artistiques se caractérisent donc par la virginité, mais elles diffèrent aussi de l’art routinier comme l’explosif diffère de l’ouvrage d’ingénierie. Notre art est une explosion et la routine est un ouvrage d’ingénierie parfaite, et de la même façon que l’explosif a fait faire à l’ingénierie un bond de 50 ans, notre école fera de même, elle fera avancer l’art de plusieurs lustres.

« L’art du XXème siècle commencera donc après la guerre européenne que nous avions prédite et qui constituera le grand abîme qui séparera le XIXème siècle, qui n’a connu aucune avancée si ce n’est l’école impressionniste avec Manet, Degas, Cézanne, Redon, etc., du XXème siècle où notre art brillera par sa splendeur, car il triomphera comme a triomphé l’explosif de la plus parfaite ingénierie d’Anvers et de Liège.

« Nous traduisons et nous ressentons comme des beautés identiques les parfums, les sons, les visions de la nature ou les fantaisies illimitées de notre cerveau. Tout ce qui bouge, tout ce qui s’agite, tout ce qui nous trouble, est beau. Le parfum âcre de l’automobile, l’odeur de l’engrenage, le bruit d’un moteur, d’une taverne de marins, l’agitation des grues dans un grand port maritime, tout cela est beau, tout cela mérite une reproduction picturale.

« Complétez ce que je viens de vous dire par la lecture des puissants manifestes de Marinetti que j’expose à côté de mes tableaux, et vous devriez obtenir les réponses à vos questions. »

– Et que pensez-vous de Lisbonne ? – ai-je demandé en voyant que mon interlocuteur avait achevé sa fougueuse, sincère et intéressante explication.

– Oh, Lisbonne ! C’est sans aucun doute une ville intéressante mais, bien qu’elle soit un port de premier ordre, il lui manque le trafic commercial qui constitue la grande beauté des ports maritimes. Ses quais n’ont pas le mouvement de ceux des petits ports français, comme Brest, par exemple. C’est une ville anémique. Elle n’a pas l’éclairage et l’agitation d’une grande capitale. Les nuits sont mortes sans music-, sans restaurant de nuit avec du champagne, des femmes, des fleurs, des musiciens tziganes en veste rouge, de l’agitation, de l’allégresse, du mouvement. Il n’y a rien de tout ça à Lisbonne. C’est une ville au vice insatisfait. C’est une ville onaniste, si fragile dans ses manifestations vitales de ville maritime, comme le sont les tavernes de marins remplies de clameurs ivres, de la fumée épaisse des mauvais tabacs et d’eau-de-vie. Elle ressemble à une énorme femme, dont le sexe béant s’ouvrirait sur l’Atlantique, attendant une nouvelle puissance et une nouvelle virilité !!! »

Et Souza-Cardoso poursuit sa critique dure mais juste de sa patrie qu’il semble pourtant aimer dans son désir de perfectionnement, et sans doute pour cela même, ainsi que son éloge de l’école futuriste. Après quelques mots d’encouragement adressés aux générations à venir, Souza-Cardoso m’invite à entrer dans les salles d’exposition encore fermées au public. J’ai ainsi l’occasion de revoir ces merveilles, que je comprends mieux désormais. Souza-Cardoso, démontrant un talent rare et un caractère parfait, m’a fait pénétrer dans l’essence de ses tableaux qui me semblaient si étranges au premier abord.

Certains sont admirables, comme par exemple « L’ascension du carré vert et la femme au violon», qui figure l’extravagant amalgame de sons et de bruits d’un music-hall, entrecoupés de temps à autres par la voix mélodieuse du violon joué par une femme sur la scène.

Un autre, tout à fait remarquable et émouvant, s’intitule « Deuil… tête… fume-cigarette… » : c’est sans aucun doute, du point de vue de la facture et de la sensibilité créatrice, un des plus beaux. Les dessins de Souza-Cardoso, édités et déjà épuisés, ont reçu d’énormes éloges dans l’avant-propos de la première édition, écrit par Jérôme Doucet, et dans une critique de Louis de Vauxcelles. Ils sont beaux, admirablement beaux, marqués par l’atavisme des civilisations antiques. Je signalerais « Don Quichotte » et « Trois lévriers blancs ». Je quitte les lieux rempli d’enthousiasme.

Souza-Cardoso, tout en discutant aimablement, m’accompagne jusqu’au Chiado. Au moment de nous dire au revoir, il me lance encore dans un élan : « Quel beau tableau cela ferait si je réussissais à projeter sur un écran, en même temps, tout l’éclairage électrique, toutes les publicités lumineuses, toutes les voitures qui passent avec une énorme bouteille de champagne ou une publicité du Chat Noir, dans une grande capitale du monde ! » Et il s’immobilise émerveillé devant cette sublime vision de progrès et de mouvement de la beauté et de l’art.

À nos côtés, descendant le Chiado en formant un douloureux contraste, marchaient l’une derrière l’autre des femmes déguenillées et pieds nus, portant sur la tête des paniers de fèves, telle une publicité dans une mauvaise revue, image vulgaire et des plus répulsives.

 

Lisbonne, le 11 décembre 1916.

João Fortunato de Sousa Fonseca

 

[1]    En vérité, Amadeo s’est rendu à Paris à l’âge de 19 ans.

[2]    Cette indication est fausse, car Georges Braque était français.

 


 

Text

L’image irradiante

 

Hier j’ai parlé du miroir, ce qui m’a donné

aujourd’hui l’idée de parler de l’image.

Mais ce n’est pas l’image réfléchie que

je veux signaler, c’est l’image

irradiante, celle que je peux

comparer au disque du soleil qui éclaire et réchauffe.

L’image du miroir

est apparente, extérieure, et jamais

elle ne m’a dévoilé un

trait de ce que

j’appelle mon

âme occulte.

Alors que l’image

irradiante est celle qui, comme

le soleil, se répand

pour éclairer notre

âme occulte.

 


 

 

Correspondance

 

 

Portugal: Expositions à Porto et Lisbonne, 1916

1.

Fonds António de Souza-Cardoso | Amadeo à Oncle Francisco |Lisbonne -? | 4 décembre

(Lettre 10)

(…) Quelques mots rapides. J’ai ouvert l’exposition aujourd’hui pour les invités, la presse et les membres de la Ligue Navale.

L’espace est petit vu le nombre d’œuvres mais j’ai tout mis, même si les tableaux se retrouvent très proches les uns des autres. J’ai voulu éviter l’impression qu’aurait pu causer un travail peu abondant.

Cette semaine, je me suis plié en quatre pour mener à terme le travail embêtant qui consiste à mettre tout ceci au point, mais c’est fait. Votre ami Polycarpo de Azevedo a été extrêmement gentil, il m’a accompagné à la rédaction du Diario Nacional et il m’a présenté à Anibal Soares. Nous avons aussi été au Liberal pour que je rencontre Telles de Vasconcellos, mais il n’était pas à Lisbonne. Ce soir a paru dans le Dia une sorte d’interview que m’a faite João Moreira de Almeida, qui a fait preuve d’une amabilité inconditionnelle. J’espère qu’il y aura demain quelque chose dans le Diario Nacional, le Nação, le Diario de Noticias, etc.

Mais c’est fait, il ne reste plus maintenant qu’à s’en remettre à Dieu.

L’exposition d’ici est plutôt sélective, tandis que celle de Porto était populaire – je pense que toutes deux se complètent. (…).

2.

Fonds António de Souza-Cardoso | Amadeo à Oncle Francisco |Lisbonne – Manhufe? | 7 décembre

(Lettre 11)

(…) Et avant que je n’oublie, je voulais vous dire que j’ai cherché en vain le Debate pour vous l’envoyer et pour m’informer sur la conquête de la Roumanie, et c’est finalement votre aimable et si précieux ami Polycarpo de Azevedo qui m’a dit que la vente de ce journal était interdite à Lisbonne, bien qu’elle ne le soit pas à Porto. Je viens de vivre une profonde contrariété : notre ami commun Arthur de Magalhaens est parti ce matin s’installer à Porto sans que nous ayons pu nous dire au revoir. Je suis passé hier à la pension où il est hébergé, mais il était sorti et j’ai laissé ma carte. Le soir je n’ai pas pu le rejoindre car j’avais prévu de dîner avec José de Almada Negreiros au Tavares. (…). Tout à l’heure j’irai rendre visite au Conseiller Antonio Candido et je lui transmettrai votre salut de l’autre jour.

Quant à l’exposition, elle a beaucoup de visiteurs et fait événement à Lisbonne. Rien à voir avec le genre populaire de l’exposition de Porto, elle est au contraire sélective, ce qui, dans la capitale, la rend quelque peu aristocratique. J’ai vendu un petit tableau de 40 000 à Mario de Artagão. Avant-hier, José de Almada Negreiros m’a offert un généreux dîner chez lui, où il y avait des garçons magnifiquement spirituels, la soirée a été très joyeuse. Je vous envoie les journaux qui parlent de l’événement, montrez-les s’il vous plaît à mon père et conservez-les pour moi.

Je vous ai envoyé hier un autre paquet de journaux, dont celui avec l’article d’Alfredo Pimenta. En toute franchise, un article qui veut marquer les lecteurs par une démonstration d’érudition n’a pas grande valeur à nos yeux, il est la preuve de la distance qui sépare son auteur du mouvement moderne. Et, chose étrange, celui-ci meurt d’envie de nous connaître, J. de Almada Negreiros et moi. Hier, par exemple, nous étions en train de sortir de la Ligue Navale, Almada, Ruy Coelho et moi et voilà que A. Pimenta aborde Ruy Coelho. Nous avons, quant à nous, continué notre route – Qui sont ces garçons ? (il le savait très bien… – Almada Negreiros et Amadeo Cardoso) – et il s’est mis à couvrir mon exposition d’éloges, manifestant un vif désir d’être présenté. Ruy Coelho, qui est une fine lame, a feint de ne pas comprendre.

Somme toute, les choses se passent bien et le plus curieux est que cette exposition, qui a surgi comme ça tout à coup, sans aide ni communication avec d’autres artistes, a fait venir à moi les nouveaux individus intéressants. Inutile de vous rappeler qu’avant l’inauguration j’ai gardé un silence absolu et je n’en ai parlé à personne si ce n’est aux personnes que vous m’aviez recommandées et à Lopes.

(…)

 

1917

3.

ASC 13/05| Teixeira de Pascoaes à Amadeo | 9 février |1917?

Mon cher Amadeo Cardoso

Je viens d’apprendre la stupide agression dont vous avez été victime. C’est avec la plus profonde indignation que je vous transmets mon amitié et mes vœux de prompt rétablissement.

Votre ami et admirateur

Teixeira de Pascoaes

 

 

K4, 1917

BA: ASC 13/32| Almada Negreiros à Amadeo |Lisbonne – Manhufe | 4 janvier

Amadeo

Je n’ai pas pu répondre plus tôt à votre gentil télégramme.

Opéré, mais faible.

Mon mal, à présent, prend une autre direction. Vous, mon frère que j’admire tant, vous partez déjà pour la France.

K4 sous presse ?

J’ai hâte !!!!

Et Litoral?

Je n’en connais que l’équation 30 x 40 = 1200 reis.

Eduardo Burnay a accepté de publier toute mon œuvre. Bravo

Quand allez-vous m’envoyer les épreuves de mon tableau K4 le carré bleu

Bleu

profond comme le U

de la mer

Vous n’imaginez pas tous les amis que j’ai découverts grâce à cette maladie, mais je ne pense qu’à K4 le carré bleu.

José de Almada Negreiros

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