Amadeo de Souza-Cardoso dans les avant-gardes

Amadeo de Souza-Cardoso à l’Armory Show

New York, Chicago, Boston, 1913

 

Correspondance avec Walter Pach

 

Walter Pach a Amadeo de Souza-Cardoso

1914

1.

BA : ASC 15/03 | Walter Pach à Amadeo | New York – (?) | 10 juillet

(…) voici longtemps que je ne vous ai pas écrit et je le fais aujourd’hui pour les mêmes raisons que la dernière fois. La directrice des Carroll Galleries de New York, Miss Bryant, s’est adressée à moi et à mes associés de l’exposition de 1913 car elle souhaiterait intégrer quelques-uns de nos tableaux à ses expositions de la saison prochaine. Ces galeries se trouvent en plein centre du quartier des marchands de tableaux et il me semble (sans pouvoir le garantir, naturellement) qu’il y aura là des chances d’y gagner quelque chose. En tout cas, ce seront de belles expositions qui contribueront certainement à accroître la réputation des artistes qui y figurent. Voulez-vous m’écrire le plus vite possible et me dire si nous pouvons compter sur à peu près six à huit de vos tableaux et dessins ? Tous les frais d’envoi – aller et retour – seront payés par Miss Bryant.

Dites-m’en plus dans votre lettre, comment vous allez et comment vous semblent les choses du monde artistique de Paris. Je regrette infiniment d’en être absent depuis si longtemps mais je reviendrai un jour et, croyez-moi, ce sera pour moi un bien vif plaisir de vous revoir. (…)

2.

BA : ASC 15/04 | Walter Pach à Amadeo | Paris – Paris (?) | 23 octobre

[Walter Pach envoie une copie de cette lettre à Barcelone, où Amadeo se trouvait à l’époque]

(…) Arrivé à Paris pour réunir et expédier les œuvres à New York, je vous écris pour vous demander comment je peux prendre livraison des vôtres. Je vous prie de me répondre par retour de courrier car je dois rentrer chez nous le plus tôt possible. J’envoie une copie de cette lettre à votre adresse à Barcelone, telle que votre concierge me l’a donnée. (…)

3.

BA : ASC 15/06 | Walter Pach à Amadeo | Paris – (?) | 15 novembre

(…) Malgré tous vos soins, nous n’avons pu mener à bien l’affaire de vos tableaux. Le concierge, rue Boulard, déclare avoir reçu l’interdiction formelle du propriétaire de ne rien laisser sortir de votre atelier, alléguant des contributions qui restent à régler. Un ami m’a dit que vous pouvez porter plainte contre lui, car il semblerait que la loi lui permette seulement d’empêcher le départ de meubles. Je regrette que l’affaire ait pris cette tournure, mais n’ayant pas de nouvelles de M. Beffa à qui j’avais demandé de me dire s’il voyait quelque remède à la situation, j’en conclus qu’il n’y en a pas. Ce sera donc pour une autre fois. (…)

En attendant, au revoir, et tous mes souhaits de bonne fortune – à tous deux (…).

 

1915

4.

BA : ASC 15/08 | Walter Pach à Amadeo | New York – Manhufe (?) | 15 janvier

Cher ami Souza-Cardoso,

Votre lettre du Portugal m’est arrivée ici avec un très long retard. Pour en venir directement à la question de l’exposition, j’ai le regret extrême de vous dire que, pour cette fois, il n’y a plus rien à faire. Le groupe dont vous auriez dû faire partie commence son exposition la semaine prochaine, et le seul groupe qui sera montré après ne vous conviendrait pas du tout. Je répète que je suis bien fâché de ne pas avoir d’autre réponse à vous donner – et je vous remercie d’avoir eu l’amabilité de m’écrire une seconde fois. J’avais déjà bien compris que vous vouliez être des nôtres, et je crois qu’il y aura d’autres occasions, à la saison prochaine.

Si je n’avais pas eu une quantité atroce de travail à Paris et si je n’avais pas déjà perdu tant de temps chez les concierges (rue de Fleurus et rue Boulard), j’aurais fait une autre tentative auprès du propriétaire. Mais, convaincu d’avoir vos œuvres, j’étais d’abord allé chercher les choses plus difficiles à trouver, et lorsque j’ai essuyé cet échec, rue Boulard, je n’avais plus guère le temps d’y revenir. J’ai écrit le soir même au concierge (rue de Fleurus) pour lui demander de m’aviser au cas où il pouvait faire quelque chose, mais je n’ai pas eu de ses nouvelles. Enfin, ce n’est pas très grave, la saison n’ayant pas été brillante ici du point de vue de la vente, mais j’aurais aimé voir – et vos autres amis aussi – ce que vous avez fait récemment.

Actuellement, je n’ai pas beaucoup de temps de peindre, mais ce que j’ai fait ne me semble pas trop mal, et je vais me mettre à la besogne avec courage. (…)

 

1916

5.

Archives of American Art, Smithsonian Institution | Amadeo à Walter Pach | Manhufe (?) –  New York | 25 septembre | Carte postale

[Photobiographie p. 234]

Mon cher Walter Pach,

Voici une belle femme de l’océan, c’est aussi beau que les sculptures nègres, ne trouvez-vous pas qu’elle les rappelle ?

Votre Souza-Cardoso.

6.

BA : ASC 15/09 | Walter Pach à Amadeo | New York – (?) | 13 octobre

Mon cher Souza-Cardoso,

J’ai reçu avant-hier votre lettre du 27 septembre et c’était un vrai plaisir de recevoir encore de vos nouvelles. Les photographies de vos peintures me montrent que votre évolution est de plus en plus intensive et je suis heureux que vous continuiez à avancer comme cela au lieu de vous laisser arrêter par vos succès précédents ; beaucoup d’artistes le font et c’est toujours dommage. J’espère un jour vous montrer ce que j’ai fait depuis notre dernière rencontre. Je crois avoir fait des progrès – d’idées et d’exécution, mais c’est un métier lent que le nôtre – et parfois il me semble que je n’avance pas beaucoup, d’autres fois, ça va mieux.

Depuis la grande exposition de 1913, il n’y a pas eu de manifestations importantes. Ce qui a suscité l’intérêt de quelques amateurs d’art moderne, c’est le travail que nous avons pu faire chez les marchands. En 1913, c’était un emballement extraordinaire : la découverte des modernes ! Ce moment n’a pas pu se répéter, évidemment ; il y a même eu quelques réactions négatives et ce n’est que maintenant que je commence à voir les choses plus clairement… J’ai parlé aujourd’hui avec le marchand le plus indiqué pour vendre votre travail et il est très bien disposé. Il y a peu de galeries favorables ici. Il ne m’a pas promis de vous organiser une exposition mais, s’il ne le fait pas, je crois qu’il vous placera dans un groupe sympathique : il a des œuvres de Picasso, Rivera, Braque, Derain, Brancusi et d’autres. Ce qu’il a voulu savoir surtout, c’est le prix de vos peintures. Il ne peut faire d’affaires qu’avec des tableaux à prix modéré (excepté les Cézanne, etc.). Écrivez-moi donc à ce sujet. Il couvrirait les frais de transport, etc. de vos tableaux ; il serait entendu qu’il pourrait les garder un certain temps – pas seulement la durée de l’exposition. Il vaudrait mieux que vous m’écriviez tout de suite car les courriers et transports sont actuellement très lents. Dites-moi aussi quand vous prévoyez votre prochain retour à Paris, car il se pourrait qu’il reçoive d’autres tableaux de là-bas. (J’ai reçu la carte postale de la pêcheuse – très, très chic.)

Merci du bon souvenir de Madame, je me rappelle avec tant de plaisir les charmantes soirées chez Brunelleschi (…).

7.

Fonds M. Ferreira | Amadeo à Walter Pach | Manhufe – New York (?) | Novembre

[Photobiographie p. 246-247]

Mon cher Walter Pach,

Ce n’est que maintenant que je parviens à répondre à votre charmante lettre, dont je vous remercie tant !

Je voulais d’abord vous dire avec certitude quand je rentrerai à Paris et je ne le sais que maintenant, car j’ai dû passer devant des conseils de révision militaire.

J’ai finalement été dispensé et on m’a permis de m’absenter pour l’étranger, donc je pourrai partir pour Paris quand je voudrai. Je ne partirai que début janvier, car je vais avoir à Lisbonne une exposition qui me prendra environ trois semaines, après quoi je passerai quelques jours avec mes parents, puis je rentrerai à Paris.

Et comme je serai rentré à Paris dans la première quinzaine de janvier, je serai à votre disposition au 27, rue de Fleurus.

L’autre raison qui a retardé ma réponse est une importante exposition que j’ai faite à Porto, du 1er au 12 novembre, qui m’a énormément occupé. Le succès a été retentissant, sensationnel, inattendu, plus de trente mille personnes l’ont visitée bruyamment, on en a parlé partout, on en parle et on en parlera encore. C’est la première exposition de peinture moderne au Portugal – rien d’étonnant, donc.

Les gens ont été bouleversés par la nouvelle et puissante expression artistique, par les métiers et procédés nouveaux ; ceux qui voulaient la combattre ne savaient pas comment et s’en sortaient de façon plutôt grotesque, conseillant l’asile et appelant même le préfet de police à cause de mon état de folie !!! Ils étaient doublement bouleversés de se retrouver face à un gaillard jeune et fort, sans peur et qui n’avait cure du public et de ses appréciations. D’autre part, il y avait des apôtres qui faisaient leur apparition du jour au lendemain, comme des champignons, et qui se chargeaient de leur plein gré de faire mon apologie. Enfin, sans exagérer, tout cela a remué la population entière.

Bien entendu, j’ai pris soin d’exposer 114 tableaux, l’exposition était ouverte jour et nuit, avec un très bel éclairage électrique dans un salon qui appartient à mon grand café-cinéma-jardin d’été.

Devant cette explosion de travail nouveau et métiers nouveaux, la vieille critique et le vieux système ne pouvaient aucunement résister. Le livre publié sur l’exposition à New York et à Chicago en 1913 m’a énormément soutenu, ainsi que des catalogues et notices d’expositions de Berlin, Paris, Munich, Hambourg, etc.

J’ai désormais fermé cette exposition et j’ai expédié mes tableaux à Lisbonne, où je vais la renouveler et ensuite j’expédierai tout à Paris, et moi avec. Tout devra y être dans la première quinzaine de janvier, peut-être avant.

Je vous envoie par ce même courrier un petit livre de reproductions que j’ai publié pour l’exposition. Il donne à peine une vague idée des tableaux : les photograveurs et typographes d’ici travaillent très médiocrement.

Passons maintenant à ce qui nous intéresse plus précisément.

Je vous remercie, mon cher Walter Pach, de la bonté que vous me témoignez. Je vous prouverai un jour ma reconnaissance et je vous avoue que je place de très grands espoirs en votre aide et votre influence. Je travaille d’arrache-pied et vous savez bien vous-même quelle joie nous ressentons quand nos efforts sont récompensés !

Vous ne vous imaginez pas combien d’espoirs de jeunesse je dépose entre vos mains ! Je suis de ceux qui croient qu’il faut croire beaucoup, toujours.

Et, quant à mes tableaux, il me semble plus pratique qu’ils soient expédiés de Paris en Amérique, n’est-ce pas ? Comme vous le dites dans votre lettre, il se peut que le marchand ait d’autres tableaux à recevoir de là-bas.

Quant aux prix, je ne peux pas vous en faire une liste tout de suite, car j’ai des tableaux qui lui sont destinés à mon atelier de Paris et d’autres ici qui pourront être vendus à l’exposition de Lisbonne – en tout cas, ce seront des prix modérés. Mais si le marchand tient avant toute chose à savoir les prix, je pourrai composer une liste aussitôt arrivé à Paris et la lui envoyer télégraphiquement. J’aurais aussi besoin de savoir le nom et l’adresse du marchand et je vous prie de me les indiquer dans votre prochaine lettre, pour que je sache où seront mes tableaux. Un autre renseignement encore : comment sera faite l’expédition de Paris, par l’intermédiaire de quelle maison, a-t-il un correspondant à Paris ? Enfin, donnez-moi les renseignements nécessaires, dites-moi si les tableaux doivent être adressés à vous ou au marchand – en somme, tous les renseignements utiles. Adressez vos lettres au Portugal où je serai jusqu’au 1er janvier, mais pour le reste c’est comme si j’étais déjà à Paris car je compte partir au plus tard le 3 janvier – au plus tard ! Je ne sais pas encore si je partirai avant Noël.

Combien de tableaux faudrait-il envoyer à peu près ? Les miens varient en grandeur, entre 0,5m x 0,50m jusqu’à 1 mètre, j’en ai quelques-uns plus grands, de 1m50 x 2m, mais pas beaucoup. J’ai aussi de très charmantes aquarelles et quelques dessins, les voudrait-il aussi ? Enfin mon cher ami, tâchez de m’aider, écrivez-moi au plus vite et tenez-moi au courant.

Vous savez déjà naturellement que Boccioni a été tué au front, les journaux en ont parlé – c’était un de mes sympathiques amis. Guillaume Apollinaire a été blessé, Blaise Cendrars a eu un bras amputé. J’ai eu dernièrement des nouvelles de Brancusi, il est à Paris ; Marie Laurencin et Gleizes sont à Barcelone – mais vous devez savoir tout ça aussi bien que moi.

Cette lettre est déjà bien longue, il est temps que je la finisse.

Voici la deuxième lettre que je vous écris, au cas où l’une se perdrait, il en restera toujours une autre, ce qui vous donnera plus de chance de recevoir les nouvelles. (…)

 

1917

8.

ASC 15/10 | Walter Pach à Amadeo | New York – Manhufe (?) | 12 janvier

(…) Je ne veux plus retarder ma réponse à votre lettre. La raison pour laquelle je n’ai pas écrit plus tôt, c’est que M. de Zayas, le directeur de la galerie dont je vous ai parlé, ne veut pas prendre encore de décision au sujet de votre exposition. Ce n’est pas de sa faute : l’immeuble où se trouve sa galerie est en réparation et il a dû mettre ses affaires dans une sorte d’entrepôt. Il attend sous peu la fin de ces travaux mais, comme les ouvriers sont assez souvent en grève en ce moment, cela fait déjà longtemps qu’il aurait dû rentrer chez lui – et il ne sait pas encore quand il pourra rouvrir. Il est possible que, pour ces raisons, il soit forcé de remettre votre exposition à l’automne. Enfin, il me donnera une réponse précise dès qu’il y verra plus clair. Je veux vous montrer par cette lettre que je ne vous oublie pas et vous dire que je vous écrirai de nouveau. (…)

 

 

 

 

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